Exercices spirituels, St Ignace de Loyola


Il nous est dit que, à Loyola, durant la convalescence de sa blessure de Pampelune (1521), notant les alternances de sentiments venant de l'imagination d'exploits ou mondains ou pieux, "ce fut le premier enchainement de propos qu'il fit dans les choses de Dieu, et ensuite quand il fit les Exercices c'est ici qu'il commença à prendre la lumière en ce qui concerne la diversité des esprits.

Intensité de l'expérience qu'il vécut, durant laquelle le Seigneur "le traita de la même manière qu'un maître d'école traite un enfant, savoir : en l'enseignant".

Tantôt individuellement, tantôt en groupe, Ignace enseignait : "les commandements, les péchés mortels, les cinq sens et les puissances de l'âme ; il le faisait à partir des Evangiles, de Saint Paul et des autres saints. En outre, il prescrivait l'examen de conscience deux fois par jour, conseillant de se confesser et de communier chaque semaine.

Toutes les fois qu'il observait dans son âme des choses qu'il trouvait utiles aussi aux autres, il les consignait par écrit.

L'année 1553 fut marquée en Espagne par une véritable "tempête contre les exercices". On attaque le Fondement et la règle du discernement sur l'amour des créatures, comme entachés d'illuminisme ; on critique la forme arithmétique de l'examen de conscience.

C'est ici qu'apparaît l'importance de la Bulle pontificale imprimée au début du livre au lieu de la traditionnelle "épitre dédicatoire", et de l'approbation des censeurs pontificaux. Non seulement le texte est exempt d'erreurs puisque les autorités les plus qualifiées dans l'Eglise l'on reconnu tel, mais plus encore ces Exercices sont désormais placés sous l'autorité et la responsabilité du chef de l'Eglise.

C'est un texte que l'on peut dire "fonctionnel", c'est à dire décrivant et prescrivant une certaine " manière de procéder", organisant la progression d'une expérience.

Ce texte n'est pas écrit directement pour l'exercitant, mais pour son instructeur, c'est à dire pour quelqu'un qui, ayant lui-même vécu cette expérience, est en mesure de la faire vivre à autrui. En ce sens, on peut dire des Exercices qu'ils sont le texte de la communication d'une expérience.

Une expérience de Dieu est en soi incommunicable, puisqu'elle est celle de la liberté de l'Esprit qui illumine l'homme et lui donne d'accéder à sa vérité. Aussi, ce qui est communicable, ce n'est pas l'expérience elle-même de la présence transformante de l'esprit de Dieu, mais les chemins ou la méthode -la manière de procéder- grâce à laquelle pourront être évitées les illusions et discernés les chemins au terme desquels Dieu appelle l'homme à la liberté.

Election

Ignace appelle l'élection le choix par l'exercitant de ce qu'il aura reconnu être le choix de Dieu quant à l'engagement et l'organisation de sa vie.

L'Ecriture contemplée a ouvert dans le cœur de l'exercitant un désir, et elle a provoqué des mouvements intérieurs. Il faut interpréter ces mouvements, déchiffrer ce désir qui révélera ce qu'est pour chacun la volonté ou le choix de Dieu, sa vocation personnelle qu'il doit traduire dans son existence réelle.

Il n'y a pas de modèle tout fait ou objectif de la perfection. Les "états de vie" dans l'Église n'expriment pas une hiérarchie de sainteté. La perfection se mesure à l'intériorité de la fidélité de l'homme aux exigences que la Parole de Dieu fait naître en lui.

Pour qu'elle puisse se produire, une expérience spirituelle de ce type exige de la part de celui qui s'y engage d'être un homme de désir.

Ce n'est pas l'abondance de la science mais le sens et le goût intérieur des choses qui habituellement comble le désir de l'âme.

L'auteur du choix
- Convaincu que, de toutes les choses créées, il faut "choisir et désirer" celles-là seulement qui peuvent me conduire à ma fin, c'est moi qui choisis.
- Mais au terme des divers exercices de la première semaine, je réalise que le Christ "m'a accompagné jusqu'à ce jour", qu'il était là et pensait à moi alors que moi je ne pensais pas à lui. Aussi, lorsque je l'entends m'appeler à venir à sa suite, je m'offre à lui en reconnaissant que c'est lui qui appelle et choisit.
- La contemplation des mystères de la vie du Christ va permettre de nuancer cette perspective Nous y sommes en effet invités a demander à "devenir parfaits dans l'état, quel qu'il soit, que la Bonté divine nous aura inspiré de choisir". Ainsi, c'est à nouveau moi qui choisis ; mais si je choisis tel état de vie plutôt que tel autre, c'est parce que j'ai éprouvé que c'est ainsi que "la Majesté divine préfère" que je la serve.
- Les derniers exercices préalables à l'élection vont permettre encore un pas de plus. Je ne choisis plus "parce que" mais je choisis "avec".
Qui choisit ? Moi ou Dieu ? C'est "nous" qui choisissons. Car l'élection scelle l'incorporation au Christ, l'échange réalisé. L'amour consiste en un échange mutuel. Au terme, il n'y a plus de choix comme il n'y a plus de désir, car ce qui de vit c'est la communion.

Principe ou fondement
Ignace pose ici comme préalable aux Exercices la reconnaissance qu'il n'y a pas l'homme d'authentique recherche de Dieu qui ne passe par une insertion dans le monde crée, et que réciproquement il n'y a pas de parfait engagement dans le monde crée qui ne soit le fruit d'une découverte de Dieu.
Est ouverte la perspective qui sera déployée dans la contemplation finale pour éveiller l'amour : les "choses créées" ne sont pas pour l'homme de simples instruments pour rencontrer Dieu, mais le lieu même de la rencontre et de l'amour.

Première semaine

Trois schémas de méditation
- Reconnaître qu'avant d'être une réalité individuelle, le péché est une réalité collective, à l'œuvre depuis les origines de l'humanité (péché adamique) et qui s'étend même à l'ensemble de la création (péché des anges).
- Reconnaître que non seulement je suis pris dans cette histoire mortifère, mais que par toutes mes connivences pécheresses, j'en suis aussi partie prenante, solidaire. Cette histoire est aussi mon histoire.
- Peser les péchés. Ce qui fait la gravité du péché, ce n'est pas qu'il soit la transgression d'un interdit, mais que, quelles que soient les apparences de vie sous lesquelles il se présente, il conduit en réalité à la mort. Et il conduit à la mort en tant qu'il pervertit le bon fonctionnement de la relation triangulaire rappelée dans le fondement.

Il serait inexact de dire que Dieu punit l'homme en le jetant en enfer : c'est l'homme lui même qui engendre l'enfer en mésusant de sa liberté.

Textes de la première semaine
Christ en croix "qui de la vie éternelle en est venu à la mort temporelle pour mes péchés"
Christ qui a prolongé ma vie jusqu'à aujourd'hui
Christ "qui par une suprême tendresse et miséricorde m'a accompagné jusqu'à ce jour".
C'est la progressive prise de conscience de la présence désintéressée, gratuite, et donc libératrice, de Dieu, à la vie de l'homme, inépuisablement et indépendamment de la reconnaissance que l'homme lui accorde.

Dès lors qu'est perçu l'appel du Christ, quel qu'il soit, une seule réponse est possible : s'y engager inconditionnellement. Il n'y a pas de possibilité pour du plus ou du moins. S'engager à "repousser la rébellion de la chair, des sens et de l'amour de soi et du monde", ce n'est pas quelque chose de plus que de "s'offrir tout entier".

L'exercitant réalise que son engagement dans le monde est corrélatif à son engagement personnel à la suite du Christ. Alors se pose la question qui motivait l'entrée dans les Exercices : s'il s'agissait alors de chercher et trouver la volonté de Dieu, il apparait désormais que cette volonté de Dieu ne peut être que reçue comme le fruit d'une relation personnelle au Verbe incarné.

La deuxième semaine

Si la contemplation du règne de Jésus Christ peut être considéré comme le fondement des semaines suivantes, c'est parce qu'elle inaugure dans les exercices une nouvelle manière de prier. On ne parlera plus de méditations mais de contemplations évangéliques. L'essentiel n'y est plus de réfléchir et de comprendre mais de regarder et de se laisser illuminer et attirer.

La fin des Exercices est de chercher et trouver la volonté de Dieu. Cela passe notamment par la "grâce à demander" qui est ainsi formulée : "que je connaisse intimement pourquoi le Fils de Dieu à cause de moi s'est fait homme, afin que je l'aime plus ardemment et donc le suive plus intensément".
Il faut demander seulement "selon l'attrait que je sentirai en moi, tout ce qui peut m'aider à une plus grande imitation".
Il s'agit maintenant pour l'exercitant de laisser émerger tous ces mouvements spirituels, quels qu'ils soient, que la contemplation fait surgir en lui, parce que c'est à travers ces attirances de l'Esprit, ces "consolations", qu'il pourra dans l'élection déchiffrer la volonté de Dieu dans sa vie.

L'exercitant devra contempler l'exemple du Christ : Jésus à Nazareth et Jésus dans le Temple. Peut être l'exercitant éprouvera t-il déjà quelques motions le poussant à l'un ou l'autre de ses états.
Il sera en mesure de s'interroger sur la volonté de Dieu dans sa vie.

Les deux étendards
Deux amours ont fait deux cités, l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi la cité céleste, l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu la cité diabolique. 

C'est la première fois dans ces Exercices qu'apparait Lucifer, comme "l'ennemi le plus dangereux des hommes". Le discernement des puissances mauvaises à l'œuvre en nous est le fruit de cette lucidité que rend possible la suite du Christ.

Découvrant ainsi les "fraudes du mauvais chef", l'exercitant pourra à l'avenir plus facilement y échapper ; et il est amené à comprendre que la seule façon d'y échapper sera de faire sienne les "mœurs authentiques du Christ" qui sont inverses : aux trois degrés de la tentation - richesse, honneur, orgueil - s'opposent diamétralement les trois degrés de la perfection - pauvreté, rejet de soi-même et humilité : telles sont les marques de l'étendard du Christ.

La journée se termine par un nouvel exercice : il s'agit d'imaginer 3 individus qui, ayant acquis une importante somme d'argent sans se soucier de l'amour divin, souhaitent se mettre en paix avec Dieu. Le premier remet la décision à plus tard, le deuxième cherche à concilier Dieu et ce qu'il possède, le troisième ne cherche que la volonté de Dieu.

Le Christ prenant l'initiative de m'appeler à sa suite, une nouvelle vie est désormais possible.

Les 3 modes de l'humilité
Aucune considération personnelle n'est préférable aux exigences de la gloire de Dieu et du salut de l'homme. Par conséquent, aussi longtemps que n'est pas reconnue la volonté de Dieu, il n'y a pas de différence à faire entre toutes les choses créées.

L'élection
Préalable requis pour tout bon choix : rectitude d'intention et droiture de la volonté.

Une élection peut être soit définitive soit révocable.
Si une élection définitive a déjà été faite (comme le choix du mariage ou du sacerdoce), il n'y a plus rien à choisir. Même si elle s'avère mauvaise ou désordonnée, il ne convient à aucun titre d'annuler cette élection.

Trois temps sont considérés comme opportuns pour faire cette élection :
- Lorsque la force divine y pousse comme invinciblement
- Lorsque les mouvements de l'Esprit font éprouver assez clairement quelle est la volonté divine
- Si aucun mouvement intérieur n'agite l'exercitant, se servir de sa seule raison éclairée par la foi.

Les troisième et quatrième semaines

A deux reprises, Ignace demande à l'exercitant d'offrir à Dieu son élection pour qu'il la reçoive et la confirme.

L'élection est une affaire d'amour et non de simple raison.

L'élection ouvre ainsi à une vie nouvelle où l'homme pleinement consacré à Dieu son Père dans le Christ peut, dans ce même Christ, se réconcilier avec la création et regarder tout homme comme son frère.

La contemplation pour éveiller l'amour spirituel

La question définitive à laquelle toute école de spiritualité doit apporter réponse est celle de la conciliation entre la présence au monde et la présence à Dieu.

On ne peut surmonter cette dualité de façon artificielle, soit en excluant l'un des termes de l'alternative en choisissant la "meilleure part", celle dite de Marie, au détriment de celle de Marthe, soit en établissant entre les deux une soi-disant partition (un temps pour Dieu et un temps pour le monde).

Cette question ne se résout qu'en se transformant au fur et à mesure que l'individu s'engage dans une expérience de conversion, c'est à dire que c'est l'expérience de Dieu elle-même qui, dans son développement, est révélatrice de la vérité de ce qu'elle cherche.

Déjà indiquée comme condition fondamentale à l'expérience, cette nécessité de sortir de soi est fortement marquée dans la contemplation du Règne : on ne peut s'offrir tout entier à Dieu qu' '"en repoussant la rébellion de la chair, des sens, et de l'amour du soi et du monde".

Rappel de cette exigence : Que chacun se persuade qu'il progressera dans ses efforts spirituels à proportion de ce qu'il se sera dépouillé de l'amour de lui-même et de l'attachement à son avantage personnel.

Contemplation récapitulative : éveiller l'amour

Les trois bienfaits de Dieu
- les bienfaits du passé (suite des mystères de la vie du Christ)
- les bienfaits du présent (le fait d'être né en bonne santé, dans la foi + donc particuliers)
- les bienfaits futurs (biens du Royaume)

La vision de Dieu en lui-même et dans toutes ses créatures est à attendre pour le monde à venir. Le monde présent n'a qu'une valeur transitoire ; il n'a l'intérêt que de nous faire désirer et nous permettre de mériter les biens à venir.

Pour St Ignace, le Royaume de Dieu n'est pas seulement une réalité à attendre, en vue de laquelle le monde présent ne serait qu'un temps de préparation ; il est aussi déjà là, il se vit dans le monde présent. Dieu se cherche mais aussi se trouve dans l'aujourd'hui de l'histoire qui, par cela même, prend une valeur divine.

Au terme des Exercices, il apparait qu'il n'y a pas d'autres possibilité de chercher et trouver Dieu et de s'incorporer à sa vie qu'en s'incorporant, chacun à la place que dans l'élection il aura perçu être la sienne, à l'histoire de ce monde.

Epitre aux Romains, chapitre 8 : "Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu : livrée au pouvoir du néant... elle garde l'espérance, car elle aussi sera libérée de l'esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu".

Source : Jean-Claude GUY