Le livre des dialogues, Sainte Catherine de Sienne
L'arme de Catherine est la parole, ce verbe toscan qui est un des mieux trempés du monde.
Si juger pour condamner est le fait des hommes, juger pour mieux aimer est le fait des saints. C'est pourquoi Catherine demande à son Père de punir sur elle les fautes de l'humanité.
Catherine n'entra jamais dans les ordres.
L'œuvre littéraire de la Sainte est le miroir de sa vie, partagée entre l'action et la contemplation.
A tout moment, quelque manifestation du Seigneur venait d'une manière ou d'une autre la consoler. Quelque fois même, tout en conversant avec d'autres personnes, elle voyait Notre Seigneur et lui parlait avec son âme pendant que la langue du corps continuait de parler aux hommes.
Introduction
C'est en effet cette prière qui unit l'âme à Dieu, en lui faisant imiter le Christ crucifié.
Ils sont un autre Moi, puisqu'ils ont perdu et noyé leur propre volonté et qu'ils se sont revêtus de la mienne après s'être unis et conformés.
L'âme s'unit en Dieu par sentiment d'amour.
C'est pendant la Communion que l'âme semble plus suavement se serrer contre Dieu et mieux connaître sa vérité (l'âme est alors en Dieu et Dieu dans l'âme comme le poisson est dans la mer et la mer dans le poisson).
Les œuvres finies sont insuffisantes pour punir ou récompenser si elles ne sont point accompagnés de la volonté d'amour.
C'est avec le désir de l'âme qu'on expie, c'est à dire avec la contrition sincère et l'horreur du péché.
Saint Paul : "Quand je posséderai un langage angélique, quand je connaitrais les choses futures, quand j'offrirais tous mes biens aux pauvres et mon corps au bucher, si je n'avais pas la charité rien ne servirait".
La faute ne peut être expiée que par une peine supportée avec désir, amour et contrition ; non point grâce au pouvoir de la peine elle-même, mais par le mérite du désir de l'âme.
La souffrance expie la faute en vertu de la parfaite contrition du cœur et non en vertu de sa douleur finie. Pour ceux qui possèdent cette parfaite contrition la souffrance satisfait non seulement à la faute mais même au châtiment qui suit la faute. Pour tous les autres, les souffrances satisfont à la faute : lavés du péché mortel, ils reçoivent la grâce, mais leur contrition et leur amour étant trop imparfaits pour satisfaire au châtiment, ils vont souffrir au purgatoire.
Plus on supporte plus ou prouve qu'on m'aime.
Lorsque l'âme décide de m'aimer, elle doit aussi décider de supporter pour moi toutes les peines, de quelque manière, de quelque nature que je les lui concède.
Chaque vertu s'exerce par le moyen du prochain, ainsi que tout défaut.
En aimant votre prochain, vous devez le secourir spirituellement, par la prière et les conseils, l'aider spirituellement et matériellement selon ses besoins.
Tous les maux proviennent de ce que l'âme est privée d'amour pour moi et pour son prochain.
Un péché peut être actuel ou mental. Mental : il est commis dès que l'on conçoit du plaisir pour le péché et de la haine pour la vertu.
Où s'enfante l'orgueil ? Dans le prochain, uniquement. C'est pour se faire un renom, c'est pour se faire croire meilleur qu'il méprise.
C'est la charité qui donne vie à toute vertu. Aussi l'amour-propre qui prive de la charité et de la dilection pour le prochain est-il principe et fondement de tout mal.
La vertu se puise dans ce feu d'amour qu'on a pour moi.
Après avoir conçu dans un sentiment d'amour la haine du péché et l'amour de la vertu, elle enfante aussitôt celle-ci pour son prochain.
L'amour pour moi et pour le prochain sont une même chose : plus on m'aime plus on l'aime : l'amour pour lui procède de moi-même.
Ne pouvant m'être à moi-même d'aucune utilité, vous devez être utiles à votre prochain.
Edifier son prochain par une bonne, sainte et honnête vie, chacun est tenu de le faire. Il en est toujours une que je donne comme vertu capitale.
Tous ces dons, toutes ces vertus gracieusement données, je ne les ai distribués avec une telle diversité, et non pas tous chez le même, que pour obliger les hommes à user de la charité les uns envers les autres.
Toutes les vertus sont mises à l'épreuve et s'enfantent au moyen du prochain.
Traité de la discrétion
Voici les saintes et douces actions que je demande à mes serviteurs : les vertus intérieures, mises à l'épreuve comme je te l'ai dit, et non pas seulement ces vertus qui ont le corps pour instrument.
C'est avec discernement qu'elle doit pratiquer les pénitences. Cela veut dire qu'elle doit préférer la vertu à la pénitence.
Qu'est-ce que la discrétion, en effet, sinon la vraie connaissance que l'âme doit avoir d'elle-même et de moi ?
Humilité et discrétion
La racine de l'arbre doit être plantée dans la terre de l'humilité, nourrice et gouvernante de la charité sur laquelle est greffé cet arbre rejeton de la discrétion.
Sans la discrétion, cette âme, tel un voleur, me déroberait l'honneur qui m'est dû et se l'attribuerait à elle-même.
Les âmes, qui possèdent la discrétion, après avoir payé leur dû, paient ensuite au prochain leur principale dette : celle de la charité et de l'humble et continuelle prière. Dette que chacun doit payer à l'autre : dette d'enseignements, de sainte et honnête vie, dette de conseil et de secours.
L'amour
Songe que l'âme est un arbre fait pour l'amour et qu'elle ne peut donc vivre que d'amour. Il est donc bien vrai que si l'âme ne possédait point un amour divin, amour pour la parfaite charité, elle ne saurait produire un fruit de vie mais un fruit de mort. Il faut donc que la racine de cet arbre, c'est à dire la volonté, plonge dans la connaissance de soi-même car c'est précisément par cette connaissance de soi-même qu'elle est unie en moi qui suis sans fin et sans commencement comme le cercle.
Je veux la vaillante endurance, la patience et toutes ces vertus intérieures, agissantes et productrices de grâce.
Mais moi je suis infini, je demande donc des actions infinies c'est à dire un infini désir d'amour...
Mais si votre volonté doit être complètement morte, noyée, soumise à ma volonté, sache qu'on la tue avec cette dette dont je t'ai parlé et dont la discrétion s'acquitte envers l'âme : la haine et le dégoût pour le péché et la sensualité.
Il n'est pas permis d'accomplir un acte de vertu ou d'utilité envers son prochain en commettant un péché.
Il y a sainte discrétion, et celle-ci est bien ordonnée, quand l'âme dirige, courageusement et avec grande sollicitude, toutes ses puissances pour mon propre service, quand elle aime son prochain avec une volonté d'amour qui lui ferait sacrifier sa propre vie... Quant aux biens temporels elle les emploie pour secourir matériellement son prochain.
Quand la perfection n'est pas dans l'âme, tout ce qui est fait, pour elle et pour les autres, est imparfait. Il ne serait pas convenable que pour sauver des créatures, finies et créées par moi, on m'offensât, moi le bien infini.
La souffrance qu'endure une créature pendant qu'elle habite un corps mortel n'est pas suffisante pour satisfaire à la fois la faute et le châtiment, si elle n'est pas unie à moi par amour, par véritable contrition et par dégoût du péché.
Vous étiez mon image, je suis devenu la vôtre en prenant forme humaine.
C'est pourquoi, je t'en prie, divine, éternelle charité : venge toi sur moi et pardonne à ton peuple. Je ne m'ôterai point de devant tes yeux que je ne t'aie vu leur faire miséricorde. Que m'importerait d'avoir moi-même la vie éternelle si ton peuple n'avait que la mort ... ?
L'incarnation
L'amour. Toi, Dieu, tu t'es fait homme et l'homme est devenu Dieu. Par cet ineffable amour, je t'en prie, je t'en conjure : miséricorde pour tes créatures !
Je dis, donc que le sang nuit à celui qui le reçoit indignement... à cause des mauvaises dispositions de celui qui le reçoit, ou dont le corps et l'esprit sont souillés par toutes les misères, par toutes les impuretés, par toute la cruauté qu'il a exercées contre lui-même et contre son prochain.
Voilà pourquoi, moi la grandeur, je me suis uni à la petitesse de votre humanité, pour porter remède à la corruption et à la mort du genre humain, pour le rétablir dans la grâce perdue par le péché.
C'est ainsi que la nature humaine unie à la nature divine devint capable d'expier pour le genre humain tout entier.
Cette nature une fois unie à l'autre je reçus et j'agréai le sacrifice du sang de mon Fils mêlé et tout pétri dans sa nature divine par le feu de ma divine charité qui fut ce lien qui le tint cloué et rivé sur la croix.
Seule demeurera la cicatrice du péché originel que vous contractez dès que vous êtes conçus par vos parents. Mais cette cicatrice disparait de l'âme, imparfaitement toutefois, par le saint baptême qui a le pouvoir de vous donner la grâce par les mérites de ce précieux sang.
Cette inclination au péché, cette cicatrice devient alors moins apparente et si elle le veut l'âme peut l'effacer. C'est alors que la coupe de l'âme est prête à recevoir la grâce et l'accroître. Plus ou moins, selon qu'il lui plaira d'avoir plus ou moins de volonté pour se disposer, avec amour et désir, à m'aimer et à me servir.
Il était grandement mon obligé, l'homme, à cause de l'être que je lui avais donné en le créant à mon image et ressemblance. Méprisant l'obédience que je lui avais imposée, il devint mon ennemi. Mais, moi, avec mon humilité, j'ai détruit ma superbe, j'ai humilié ma nature divine en me revêtant de votre humanité.
En vous arrachant à la servitude du démon, je vous ai faits libre. Mais n'ai je pas fait plus que vous rendre libre ? L'homme est devenu Dieu et Dieu est devenu homme, par l'union de la nature divine avec la nature humaine. C'est là une dette que l'homme a contractée : il a reçu le trésor du sang par lequel il a été rendu à la grâce. Tu vois donc combien il est plus grandement obligé envers moi après la rédemption qu'avant.
La faute est punie plus sévèrement après la rédemption du sang qu'avant, parce que l'homme a reçu davantage. Il y a un remède, et il peut apaiser ma colère : il y a mes serviteurs, s'ils sont assez zélés pour me contraindre avec leurs larmes et pour me lier avec le lien de leur désir. Si je donne à mes serviteurs cette faim et ce désir de mon honneur et du salut des âmes, c'est pour que, contraint par leurs larmes, j'apaise la fureur de ma divine justice.
Avec leur amour propre, les hommes ont empoisonné le monde entier parce que, de même que l'amour pour moi contient en lui-même toutes les vertus (ces vertus qui s'enfantent dans le prochain), de même l'amour propre (parce qu'il procède de l'orgueil alors que le mien procède de la charité) contient en lui-même tout le mal.
C'est pourquoi je t'ai dit que ce sont les larmes de mes serviteurs qui calmeraient ma colère. Approchez donc, ô mes serviteurs, offrez moi vos prières, vos désirs brulants et toute cette douleur que vous ressentez pour les offenses qui me sont faites et pour la perte de votre prochain. C'est ainsi que vous apaiserez ma colère, que vous atténuerez mon divin jugement.
Mais nul ne peut sortir de moi : ou bien il y est pour expier ses fautes, ou bien il y est par miséricorde.
Ainsi éperonnée par le saint désir, cette âme s'élevait encore davantage, l'œil de l'intelligence bien ouvert, et elle se mirait dans la divine charité où elle voyait et savourait combien nous devons aimer et rechercher la gloire et les louanges de Dieu en travaillant au salut des âmes.
Puisque c'est mon honneur dans la sainte Eglise que vous voulez voir, vous devez concevoir l'amour de souffrir avec patience.
Un pont, mon Fils unique
J'ai fait de mon Fils unique un pont afin que vous puissiez tous atteindre votre but et recevoir la récompense de toutes les peines que vous aurez endurées pour l'amour de moi.
Vois donc tout ce que la créature me doit et combien elle se monstre rustre puisqu'elle veut quand même se noyer et ne pas utiliser le secours que je lui ai offert moi-même.
Je veux que tu regardes tout d'abord ce pont qu'est mon Fils unique. Vois sa grandeur : il touche le ciel d'un côté et la terre de l'autre. Ce que tu vois est donc la grandeur de la déité unie à la terre de votre humanité. C'est pourquoi je dis qu'il remplit l'espace depuis le ciel jusqu'à la terre, grâce à l'union que j'ai consommée dans l'homme.
Il faut d'abord que vous ayez la contrition, le dégoût du péché et l'amour de la vertu.
Les vrais ouvriers travaillent bien leur âme : ils en arrachent tout amour propre et retournent la terre de leur amour pour moi. En travaillant leur vigne, ils travaillent celle de leur prochain.
Qu'est-ce donc qui te pousse à nous faire si grande miséricorde ? L'amour.
La voie du pont est si délicieuse pour ceux qui la suivent que tout amertume devient douceur et que tout grand poids devient léger. Bien qu'enfermés dans les ténèbres du corps, ils trouvent la lumière, bien que mortels, ils trouvent la vie immortelle parce qu'ils goutent dans leur désir d'amour, et avec la lumière de la foi, la vérité éternelle qui a promis de récompenser ceux qui se dépensent pour moi, car je sais apprécier et être reconnaissant.
Ascension
Mon Fils ainsi élevé et revenu vers moi, son Père, j'envoyai le Saint-Esprit, qui vint vers vous avec ma puissance, avec la sagesse de mon Fils et avec sa propre clémence. Comme il n'est qu'une seule chose avec moi et avec mon fils, il consolida la voie de la doctrine que ma vérité avait laissée au monde.
La voie de sa doctrine est confirmée par les Apôtres, affirmée par le sang des martyrs, illuminée par la lumière des docteurs, proclamée par les confesseurs, rapportée par les évangélistes, tous témoins qui confessent la vérité dans le corps mystique de la sainte église.
Le Saint Esprit ne vient jamais seul, mais il vient avec la puissance du Père, la sagesse du Fils et avec sa propre clémence. Il est revenu, non point visiblement, mais avec ma puissance afin d'affermir la voie de la doctrine qui est une route qui ne peut ni s'écroulée ni demeurée fermée à celui qui veut la suivre. C'est remplis de courage que vous devez poursuivre cette route sans qu'aucun nuage d'amour propre ne vous aveugle mais avec la lumière de la foi qui vous a été donnée comme principale armure lors de votre baptême.
Ta miséricorde
C'est dans ta miséricorde que nous avons été créés, dans ta miséricorde que nous avons été recréés dans le sang de ton Fils. Ta miséricorde donne vie
C'est ta miséricorde qui t'a poussé à donner à l'homme davantage encore puisque tu t'es laissé toi-même en nourriture afin que, faibles que nous sommes, nous acquerrions la force, et nous ne perdions pas, par notre ignorance, le souvenir de tes bienfaits.
Les vices
L'âme qui passent par le fleuve, sous le pont, est appelée par Dieu arbre de mort enraciné dans des vices :
- l'avarice
Ce vice nait de l'orgueil et nourrit l'orgueil. Cette racine nourrit de nombreuses branches dont la principale est celle de l'ambition qui engendre la volonté d'être toujours plus que son prochain.
Comment les hommes avares donneraient t'ils leur vie pour le salut des hommes quand ils ne peuvent donner leurs richesses ?
- L'injustice
Tels des aveugles, ils commirent une injustice en le persécutant de leurs outrages jusqu'à la mort sur la Croix. C'est ainsi que ces puissants sont injustes envers eux-mêmes, envers moi et envers leur prochain, quand ils revendent la chair de leurs sujets et de tous ceux qui leur tombent sous la main.
- Le faux jugement
C'est à travers le faux jugement, c'est empoisonnés par l'envie et l'orgueil qu'ils jugement toutes les actions de mon fils. C'est ainsi que vivant dans l'amour propre, dans l'iniquité, dans l'orgueil, dans l'avarice, dans l'envie, sans discrétion, pleins d'impatience et de mauvaises actions, ils se scandalisent sans cesse de moi et de mes serviteurs qu'ils jugeaient hypocrites.
On devient ce que l'on sert.
J'en ai fait moi même un serviteur pour qu'il vous libérât de la servitude : je lui ai imposé l'obéissance pour qu'il consumât la désobéissance d'Adam, j'ai soumis cet humble à la mort de la croix pour qu'il confondit l'orgueil. Par sa mort, il a détruit tous les vices. Tout est mis en œuvre pour sauver les hommes de la mort éternelle, mais voilà qu'ils méprisent le sang et qu'ils le piétinent avec leur amour désordonné.
1ère accusation : condamnation continuelle
L'Esprit Saint, qui ne fait qu'un avec moi et avec mon Fils, condamna alors le monde par la bouche des disciples qui répandaient ma vérité. Telle est l'accusation incessante que je porte contre le monde au moyen des saintes écritures et au moyen de mes serviteurs, à cause de mon grand amour du salut des âmes.
Ma puissance n'a pas diminué et ne peut être diminuée, c'est pourquoi je puis, je veux et je sais secourir ceux qui veulent être secourus par moi : c'est quand il quitte le fleuve pour le pont que l'homme veut être sauvé par moi.
2ème accusation : au seuil de la mort
C'est à ce moment que le ver de la conscience constatant qu'il ne peut s'échapper de mes mains, commence à voir plus clair et c'est pourquoi il se ronge lui-même, en se blâmant et en comprenant que c'est par sa propre faute qu'il est tombé dans un si grand mal.
Si cette âme possède la lumière pour connaître et regretter sa faute, non point à cause de l'enfer qui l'attend, mais parce qu'elle m'offense, moi, la suprême et éternelle bonté, elle pourrait encore ma miséricorde.
Voilà le péché impardonnable, dans ce monde et dans l'autre. C'est celui de l'homme qui, en méprisant ma miséricorde, n'a pas voulu être pardonné.
3 vices principaux
- L'amour de soi
- Le désir d'être considéré
- L'orgueil avec son cortège de faux jugements
Principaux tourments en enfer
- La privation de ma vision
- Ver de la conscience qui sans cesse la ronge, quand par sa faute, elle se voit indigne de moi, de la conversation des anges et digne seulement des démons et leur visions.
- Le feu qui brûle mais ne consume pas.
Après avoir été accusés en vain (une première fois pendant leur vie, à cause de leur injustice et de leur faux jugement, une seconde fois au moment de la mort) ceux qui n'ont pas voulu espérer et qui se sont moins affligés pour l'offense qui m'a été faite que pour leur châtiment, reçoivent la mort éternelle.
Troisième accusation portée au jour du jugement
Les malheureuses âmes sentiront leurs peines renouvelées accrues par l'union qui s'opérera entre l'âme et le corps : intolérable condamnation qui engendrera pour elles honte et confusion.
Mon Fils, revêtu de ma majesté, viendra les accuser dans toute la puissance et dans tout l'éclat de sa propre personne. Toute créature tremblera de crainte. A chacun il rendra son dû.
S'ils ont expiré dans la haine, en état de péché mortel, par un effet de ma justice divine leur âme demeurera toujours enchaînée à la haine, obstinément rivée à cette faute.
De même, l'âme juste qui achève sa vie dans le désir de la charité est enchaînée à l'amour.
Dans cet amour ils jouissent de mon éternelle vision en participant, chacun selon sa mesure, à ce bien que je recèle en moi même.
Ils participent tout particulièrement au bonheur de ceux qu'ils ont aimés sur terre d'une étroite affection. Affection qui augmentait leur grâce et leur vertu. L'un était pour l'autre une occasion de manifester ma gloire et de louer mon nom en eux-même et dans leur prochain. Aussi, dans la vie qui dure, loin d'avoir perdu cet amour, liés l'un à l'autre plus étroitement et avec plus d'abondance, ils le conservent et l'ajoutent au bien universel goûté par tous les élus.
De même que l'âme est immortelle, fixée et établie en moi, de même le corps, par cette union, devient immortel. Ayant perdu sa pesanteur, il devient subtil et léger. Sache que le corps glorieux pourrait traverser un mur. Ni l'eau ni le feu ne le peuvent entamer.
Il sera reproché aux damnés le sang qui fut payé pour eux, tous les secours que ma miséricorde leur a offerts au moyen de mon fils, les temporels et les spirituels, tout ce qu'ils auraient dû faire pour leur prochain selon l'enseignement de l'Évangile.
Au moment de la mort, c'est contre l'âme seulement qu'ont retenti ces accusations, mais au jour du jugement universel, ce sera contre l'âme et contre le corps. Le corps a été en effet le compagnon et l'instrument de l'âme aussi bien pour le bien que pour le mal. Toute action bonne ou mauvaise est accomplie au moyen du corps.
Ma justice
Ma justice a fait du démon le bourreau qui doit tourmenter les âmes qui m'ont misérablement offensé. Je lui ai donné pour mission, en cette vie, de tenter mes créatures, non pas pour que mes créatures soient enfin vaincues, mais pour qu'elles triomphent et pour qu'elles reçoivent de mes mains la gloire de la victoire, après m'avoir manifesté leur vertu. Que nul n'ait peur : quelle que soit la tentation ou le combat que le démon vous livre, je vous ai rendus forts, je vous ai donné une volonté forte, trempée dans le sang de mon Fils. Cette volonté, ni le démon ni les créatures ne peuvent vous la changer puisqu'elle est bien votre : je vous l'ai donnée avec le libre arbitre.
On ne parvient à la vertu que par la connaissance de soi-même et par la connaissance de moi-même. Or cette connaissance ne s'acquiert jamais aussi parfaitement qu'au moment de la tentation.
Entrés dans le monde sous la domination du démon, quand ils parviennent, toujours aussi perversement dominés, à la limite de la mort, ils n'ont à attendre aucun jugement que celui de leur propre conscience : c'est en désespérés qu'ils arriveront à la damnation éternelle. C'est leur haine elle-même qui, à l'extrême limite de leur mort, happe l'enfer : ils ne l'ont pas encore définitivement mérité que déjà, pour tout prix, ils se l'octroient avec leurs seigneurs démons.
De même, les justes qui ont toujours vécu dans la charité et qui meurent dans l'amour, s'ils ont vécu parfaitement dans la vertu, dans la lumière de la foi, dans l'espérance parfaite du sang de l'agneau, voient alors tout le bien que je vous ai préparé et c'est avec les bras de l'amour qu'ils l'embrassent en m'étreignant et en me serrant amoureusement, moi le bien suprême et éternel. C'est ainsi qu'ils goûtent déjà la vie éternelle, avant d'avoir abandonné leurs corps mortel, avant de se séparer de leur corps.
Le démon trompe les âmes
L'âme aveuglée par l'amour-propre ne sait plus discerner le vrai bien, celui qui est profitable à l'âme et au corps. C'est pourquoi, le démon, en vrai fourbe qui connait cet aveuglement, lui tend tous les vices qu'il a eu soin de peindre aux couleurs de quelque profit ou de quelque bien. A chacun selon sa situation et ses penchants.
Le bien des élus
Sais tu en quoi consiste le bien des élus ? En ce que leur volonté est remplie de ce qu'ils désirent. C'est moi qu'ils désirent et, en me désirant, ils me possèdent et ils me goûtent sans effort puisqu'ils sont dépouillés de toute la pesanteur de leurs corps, de cette loi qui n'est que rébellion contre l'esprit. Lorsque l'âme a abandonné le poids du corps, sa volonté est satisfaite puisque, désireuse de me voir, elle me voit. C'est de cette vision qu'est faite votre béatitude. En me voyant, l'âme me connait, en me connaissant, elle m'aime, en m'aimant, elle me goûte, moi, le bien suprême et éternel, Celui qui est.
Goûter la vie éternelle, c'est essentiellement posséder ce que la volonté désire mais sache qu'elle se rassasie en me voyant et en me connaissant. Durant cette vie, ceux-là goûtent déjà la vie éternelle en goûtant ce dont je t'ai dit qu'ils se rassasieront.
En voyant, ils connaissent, en connaissant, ils aiment, en aimant ils noient et perdent leur volonté propre.
Ils souffrent corporellement mais non spirituellement puisque leur volonté sensible est morte, et que c'est elle qui tourmente et afflige l'esprit. Eteinte la volonté, la souffrance est éteinte, et ils supportent tout avec respect, tenant ces tourments pour une grâce , ne désirant que ce que je désire.
Ils connaissent que toute souffrance en cette vie est bien petite à cause de la petitesse du temps. Ils supportent avec patience.
L'infidélité
De même que toute vertu s'acquiert avec la lumière de la foi, de même le mensonge et l'erreur s'acquièrent avec l'infidélité. Je parle de l'infidélité de ceux qui ont reçu le saint baptême. C'est dans le baptême que l'oeil de l'intelligence a reçu la pupille de la foi.
Mais, alors qu'ils devraient agir à la lumière de la foi et enfanter des vertus toutes vivantes de foi, n'enfantent que des vertus mortes. Elles sont mortes comme toutes les actions accomplies en état de péché mortel. Leur âme est privée de la lumière par le nuage de la faute commise par amour-propre.
De ceux qui ont la foi sans les œuvres, on dit que la foi est morte.
Ne connaissant ni moi-même, ni lui-même, il ne peut haïr sa propre sensualité. Bien mieux : il l'aime, il cherche à satisfaire ses désirs. C'est ainsi qu'il enfante ces enfants morts : les péchés mortels, et qu'il ne m'aime pas. En ne m'aimant pas, il n'aime pas ce que j'aime, c'est à dire le prochain.
Toutes les actions qu'ils accomplissent ne sauraient leur valoir la vie éternelle puisqu'ils n'ont pas la vie de la grâce. On ne doit cependant pas cesser de faire le bien, qu'on soit ou qu'on ne soit pas en état de grâce, puisque tout bien est récompensé et toute faute punie.
Observer les commandements et les conseils
Nul ne peut observer les commandements sans suivre les conseils, sinon de fait du moins en esprit. C'est ce qui arrive quand on possède la richesse humblement et non point orgueilleusement, quand on la détient comme une chose prêtée et non comme une chose propre, comme une chose que ma bonté vous donne pour qu'elle vous serve. Ces biens, je vous les laisse et ne vous les donne que pour autant que je juge qu'ils servent à votre salut.
Ceux qui agissent ainsi vivent dans la charité commune, mais ceux qui observent les commandements et les conseils, de fait et en esprit, vivent dans la charité parfaite. "Si tu veux être parfait, vends tout ce qui t'appartient et distribue le aux pauvres". Les parfaits observent les conseils, ils abandonnent le monde et tous ses délices, ils macèrent leurs corps dans la pénitence et dans les veilles, dans l'humble et continuelle prière.
Ceux qui demeurent dans la charité commune ne perdent pas la vie éternelle. Mais c'est vers moi qu'ils doivent élever leur désir, et toutes les choses ils doivent les aimer et les posséder, non pas comme leur appartenant, mais comme leur étant prêtées.
Ce ne sont ni la créature ni le rang social que je regarde mais les saints désirs.
"Chacun selon son état" : voilà la règle que vous donne ma bonté.
La souffrance de l'homme
La volonté seule est cause de la souffrance de l'homme, mais puisque mes serviteurs sont dépouillés de la leur et revêtus de la mienne, ils ne sauraient éprouver aucune affliction.
Les choses créés sont moindres que l'homme : elles sont faites pour l'homme et non pas l'homme pour elles.
Tu sais que l'amour est toujours une cause de souffrance, quand on vient à perdre ce à quoi on s'est identifié. Ceux-là, par amour, se sont, et de diverses manières, identifiés avec la terre. Aussi sont ils devenus terre. Les uns ne font plus qu'un avec les richesses, les autres avec leur situation, celui-ci avec ses enfants, celui-là en m'abandonnant pour servir les hommes, d'autres encore en faisant de leurs corps un animal immonde.
Ils voudraient que toutes les choses qu'ils aiment fussent immuables, mais elles ne le sont pas. Cette privation les fait souffrir intolérablement. S'ils avaient possédé leurs biens comme des choses prêtées et no comme des choses leur appartenant, ils les laisseraient sans souffrance. Le monde ne peut les rassasier, et de n'être pas rassasiés ils souffrent.
Les trois puissances de l'âme
Tout le mal est fondé sur l'amour-propre. Cet amour est un nuage qui cache la lumière de la raison, et cette raison recèle en elle-même la lumière de la foi. On ne perd pas l'une sans perdre l'autre. Votre âme je l'ai créé à mon image et ressemblance, en lui donnant la mémoire; l'intelligence et la volonté.
L'âme ne peut vivre sans amour. Elle est pétrie d'amour puisque je l'ai créée par amour.
Si la volonté sensuelle se tourne à aimer les choses sensibles, l'œil de l'intelligence se tourne vers elles, ne se propose plus que le périssable, s'aveugle d'amour-propre, de mépris pour la vertu, d'amour pour le vice.
Une âme ne saurait posséder la persévérance si elle n'unissait ensemble les trois puissances. Sans la persévérance, nul ne peut arriver au terme de son voyage.
Il y a deux termes et chacun exige de la persévérance :
- Si tu veux arriver à la vie, il convient que tu persévères dans la vertu
- Si tu veux arriver à la mort éternelle, tu n'as qu'à persévérer dans le vice.
Pendant que vous marcherez, je serai au milieu de vous puisque par ma grâce je demeure dans vos âmes. Il vous faut avoir soif si vous voulez passer : "Que celui qui a soif vienne à moi et qu'il boive". Celui qui n'a pas soif ne persévère pas dans sa marche.
Quelque soit l'état de vie
Il n'est pas d'état, pas d'excuse pour ne pas devoir, pour ne pas pouvoir le faire. Bien mieux : chacun peut le faire et doit le faire. Il n'est pas de créature qui n'y soit tenue. Nul ne peut se récuser en disant : "Moi, j'ai ma situation, j'ai mes enfants ou autres empêchements, c'est pourquoi je me récuse et abandonne cette voie". Les difficultés qu'ils rencontrent ? Qu'ils n'en parlent pas : je t'ai dit que toute forme de vie m'est agréable, je l'accepte pourvu qu'elle soit remplie avec une bonne et sainte volonté : toute chose est bonne et parfaite, créée par moi qui suis la suprême bonté. Tous les temps, tous les lieux, tous les états permettent de les pratiquer pourvu qu'on n'aime et qu'on ne possède rien que pour la louange et la gloire de mon nom.
3 gradins du pont représentant les 3 états de l'âme
- Etat du mercenaire (imparfait) - crainte servile
- Etat du serviteur fidèle (plus parfait) - fidèle par amour
- Etat de fils, celui qui aime sans réserve (très parfait) - servir sans songer à soi-même
Beaucoup commencent à monter, aiguillonnées par la crainte servile : la crainte châtiment. Nombreuse sont ceux qui, profitant de ce premier appel, parvient au second état. Bien peu nombreux sont ceux qui atteignent la très grande perfection.
Certains se sont éloignés du vomissement du péché mortel par crainte servile, mais s'ils ne s'en éloignent pas en éprouvant de l'amour pour la vertu, leur crainte sera impuissante à leur donner la vie qui dure. L'amour uni à la sainte crainte est suffisant puisque la Loi est fondée sur l'amour et la sainte crainte.
Jésus n'est pas venu détruire la loi mais l'accomplir. Jésus a uni la loi de la crainte à celle de l'amour.
Certains me servent par amour, mais cet amour qui les pousse à me servir dans leur propre intérêt, pour leur plaisir ou pour la satisfaction qu'ils trouvent en moi, est imparfait. Cet amour est imparfait quand ils sont privés de la consolation qu'ils trouvent en moi. Cet amour ne suffit pas et ne dure pas.
Il faut s'ils veulent la vie éternelle qu'ils aiment sans mesure. Il ne suffit pas de fuir le péché par crainte du châtiment, d'embrasser les vertus pour quelque intérêt personnel : pour la vie éternelle, il faut s'éloigner du péché parce qu'il me déplaît, et aimer la vertu pour l'amour de moi.
Manifestation de Dieu dans l'âme qui l'aime
- Je manifeste ma volonté et ma charité au moyen du verbe mon fils unique. Cette volonté et cette charité sont prouvées par son sang répandu avec un si grand feu d'amour.
- Je me manifeste dans leur désir d'amour. Ce ne sont pas les personnes que j'accepte mais leurs saints désirs. Parfois, je me manifeste en leur donnant le don de prophétie, en leur montrant les choses futures.
- Je forme dans leur esprit, et de multiples manières, la présence de ma vérité, min fils unique, selon le désir et le vouloir de cette âme. Parfois elle me cherche dans l'oraison et veut connaître ma puissance. Je la satisfais alors en lui faisant goûter et sentir ma vertu.
Pour sortir une âme de son imperfection, je la prive de la sensation de ma présence en lui retirant la consolation qu'elle éprouvait. Bien qu'on sente que je me suis retiré, on ne recule pas. Au contraire, on persévère humblement dans la pratique des vertus et on s'enferme dans la maison de la connaissance de soi-même. Lorsqu'elle se connait soi-même, lorsqu'elle connait l'obscurité dans laquelle elle se trouve, elle ouvre la fenêtre, et par la confession, vomit sa corruption : me voilà de nouveau dans cette âme.
La perfection au moyen du prochain
Toute imperfection et perfection s'acquièrent en moi et se prouvent par l'attitude que l'on a envers moi et envers le prochain.
Je vous demande de m'aimer du même amour dont je vous aime. Cela vous est impossible parce que moi je vous ai aimés sans être aimé. Tout l'amour que vous aurez pour moi sera toujours une obligation d'amour et non pas une faveur : c'est votre devoir. Mais moi je vous aime par grâce et non par obligation. Aussi ne pouvez vous pas me témoigner cet amour que je vous demande. C'est pourquoi je vous ai offert un moyen : votre prochain. Vous n'avez qu'à faire à lui ce que vous ne pouvez pas faire à moi même, c'est à dire l'aimer sans condition, par grâce, sans en attendre aucun profit. Je considère fait à moi même ce que vous faites pour lui-même.
Traité de l'oraison
Une fois entrée dans la maison de la connaissance d'elle même, après avoir emprunté la doctrine du Christ crucifié, l'âme enivrée d'un amour sincère pour la vertu, de haine pour le vice et d'une persévérance parfaite, s'enferme dans les veilles et dans la prière continuelle, complètement séparée du monde.
Elle s'enferme par crainte puisqu'elle a connu son imperfection, et parce qu'elle désire parvenir à un amour pur et libre. Avec une foi vive, elle attend ma venue sous forme d'un accroissement de grâce.
Une foi vive
On la reconnait à la persévérance dans la vertu, à ce qu'on n'abandonne pas la sainte oraison pour quelque prétexte que ce soit.
Prends bien garde : en dehors d'un motif d'obéissance ou de charité, on ne doit jamais abandonner l'oraison.
C'est souvent au moment prescrit pour la prière que le démon arrive avec ses tentations et ses assauts, plus nombreux qu'au moment où l'âme ne prie pas. Le démon essaye de lui faire abandonner sa prière. Or, la prière est une arme avec laquelle l'âme se défend contre n'importe quel adversaire pourvu qu'elle la serre avec la main de l'amour, qu'elle la brandisse avec le bras du libre arbitre et qu'elle la manie à la lumière de la sainte foi.
C'est dans l'oraison, continuelle et fidèle que l'âme acquiert toute vertu si elle y persévère.
L'abondance de mon amour
Qu'elle est douce pour cette âme, qu'elle m'est agréable à moi-même, la sainte prière faite dans la maison de la connaissance de soi-même et de moi-même, quand l'œil de l'intelligence est illuminé par la lumière de la foi, quand la volonté baigne dans l'abondance de mon amour !
Cet amour s'est fait visible dans mon fils unique : il vous l'a montré avec son sang. Ce sang enivre l'âme, la revêt du feu du divin amour et lui donne pour nourriture le sacrement. Cette nourriture donne plus ou moins de force selon le désir avec laquelle on la prend, quelle que soit la manière de la prendre, sacramentellement ou spirituellement. Sacramentellement, quand on reçoit le saint sacrement, spirituellement quand on communie par désir, soit en éprouvant un vif besoin de communier, soit en contemplant le Christ crucifié, ce qui revient à communier sacramentellement avec mon amour que l'on trouve et que l'on goûte dans le sang puisqu'on voit que c'est par amour que je l'ai répandu. Grâce au saint désir, on s'y enivre, on s'y brûle, on s'y rassasie, on n'y est plus rempli que de mon amour et de l'amour du prochain.
Prière vocale et mentale
L'âme ne reçoit pas tant d'ardeur et tant d'aliment de cette oraison par la seule vertu de la prière vocale, si commune chez tant de personnes, dont la prière consiste plutôt en paroles qu'en amour. Tous ne sont pas fait pour la prière mentale, mais on doit garder une certaine mesure et je sais bien que si l'âme est imparfaite avant d'être parfaite, sa prière doit l'être également. Elle doit donc, cette âme, pour ne pas rester inactive, avancer avec la prière vocale.
Ce qu'elle ne doit pas faire, c'est prier vocalement sans prier mentalement. En même temps qu'elle prie des lèvres, elle doit s'ingénier à élever et à diriger son esprit vers mon amour, en considérant ses défauts en général et le sang de mon Fils dans lequel elle saura voir toute la grandeur de ma charité et la rémission de ses péchés.
De la prière vocale imparfaite elle arrivera, si elle persévère, à l'oraison mentale parfaite. Mais si elle ne vise qu'à atteindre le nombre de formules qu'elle s'est assigné, elle n'arrivera jamais. Pas plus que si elle délaisse la prière mentale pour la vocale. L'âme est parfois tellement ignorante que, préoccupée de formuler du bout des lèvres le nombre de prières qu'elle s'est proposé, elle renonce à ma visite bien qu'elle me sente présent dans son esprit. Dès que l'esprit sent que je viens la visiter, il doit abandonner la prière vocale.
Prends garde seulement qu'il ne s'agisse de l'office divin : les ecclésiastiques, aussi bien que les religieux, sont tenus de le réciter. S'ils ne le récitent pas, ils m'offensent. Jusqu'à la mort, ils doivent le réciter.
Quelle que soit la prière qu'ils commencent, c'est par la vocale qu'ils arriveront à la mentale, mais s'ils sentent leur esprit tout près d'être visité par moi, ils doivent alors l'abandonner. Cette prière ainsi faite mène à la perfection. C'est avec de l'exercice et de la persévérance que l'âme goutera la prière en vérité ainsi que la nourriture du sang de mon fils. C'est pourquoi je t'ai dit que quelques uns communient actuellement au corps et au sang du Christ, bien que non sacramentellement parce qu'ils communient à l'amour qu'ils goutent au moyen de la sainte prière.
Chacun, selon son état, doit s'employer au salut des âmes selon le principe de la sainte volonté. Ce qu'on accomplit pour le prochain en paroles et en actions, au moment prescrit pour la prière, est une véritable prière.
Le sentiment d'amour équivaut à une oraison continuelle.
Contre le démon
Souviens toi : quand le démon voulut te terrasser en essayant de te prouver que toute ta vie n'avait été qu'une longue duperie, que tu n'avais jamais suivi ma volonté ; tu fis alors ce que tu devais faire, ce que ma bonté te permit de faire, car ma bonté ne se refuse jamais à celui qui veut la recevoir : tu t'élevas humblement vers ma miséricorde et tu dis : "Je confesse à mon créateur que ma vie s'est passée dans les ténèbres, mais je me blottirai dans les plaies du Chris crucifié, je me baignerai dans son sang, je consumerai ainsi toute mon iniquité et je me réjouirai par désir dans mon créateur". Tu sais que le démon s'enfuit. Il revint, cependant, pour te livrer une autre bataille, il voulut te faire gravir tout l'orgueil en te disant : "tu es parfaite et agréable à Dieu, ne t'afflige plus, ne pleure plus pour tes défauts". Je te donnai alors la lumière, tu vis ce que tu devais faire : t'humilier.
Le démon, alors, ne pouvant souffrir ni l'humilité de ton esprit ni ton espérance dans ma bonté, te cria : "Maudite sois-tu, puisque je ne puis rien contre toi ! Si je te terrasse avec la confusion tu te relèves dans la miséricorde ; si je t'exalte, tu t'abaisses humblement jusqu'à l'enfer, et dans l'enfer même tu me poursuis. Je ne reviendrai jamais plus vers toi puisque tu me frappes avec le bâton de l'amour.
Pour le prochain
Tout exercice, vocal ou mental, je ne l'exige qu'en vue d'amener l'âme à un parfait amour pour moi et pour son prochain, qu'en vue de la stabiliser dans cet amour.
Aussi, suis-je plus offensé quand ils dédaignent l'amour du prochain pour cet exercice et pour cette quiétude spirituelle que lorsqu'ils renoncent aux exercices pour venir en aide à leur prochain.
Le piège de ceux dont la volonté est toute entière tournée vers les consolations et les visions spirituelles
Si leur volonté ne s'attache qu'à rechercher les consolations et les visions que j'accorde quelque fois à mes serviteurs, il suffit que je les en prive pour que leur âme tombe dans la tristesse.
Il ne faut pas être si ignorants ni se laisser tromper par son amour propre spirituel, au point de ne plus connaître la vérité, de ne plus savoir que je suis en eux, moi, ce bien suprême qui soutient leur bonne volonté au moment des durs combats afin qu'elle ne les suive pas dans leur course au plaisir. Ils doivent donc s'humilier, se considérer indigne de la paix et de la quiétude spirituelles.
Visitation du Dieu ou du démon
Si elle vient du démon qui visite l'esprit, sous une forme de lumière, l'âme conçoit une grande allégresse en la recevant, mais plus cette visite se prolonge, plus la joie diminue. Il ne reste bientôt plus dans cet esprit qu'ennui et ténèbre, une sorte de nausée spirituelle.
Mais si elle est visitée par moi, vérité éternelle, l'âme éprouve d'abord une sainte crainte. C'est avec cette crainte qu'elle reçoit une allégresse, une sécurité et une douce prudence : elle doute tout en ne doutant pas. Remplie de connaissance d'elle même, se jugeant très indigne, elle dit : "Je ne suis pas digne de te recevoir". Si elle en est indigne, comment cette visite est elle possible ? Elle regarde alors la largesse de ma charité, car elle sait que je suis en meure de donner, que je ne m'arrête pas à son indignité mais seulement à ma grandeur qui la rend digne de me recevoir en elle-même, en grâce et en fait, puisque je ne méprise nullement le désir avec lequel elle m'appelle. C'est pourquoi elle me reçoit humblement en disant : "Voici ta servante ; que ta volonté soit faite en moi". Quand elle quitte le chemin de l'oraison sur lequel elle m'a rencontré, elle est pleine d'allégresse. Son esprit est joyeux : elle reconnait humblement son indignité et c'est pleine d'amour qu'elle m'attribue tous les mérites.
L'amour parfait
L'âme qui est entrée dans la maison de la connaissance d'elle même, grâce à sa prière parfaite et à l'abandon de l'attrait qu'elle ressentait pour la prière imparfaite m'atteint par sa volonté d'amour quand elle cherche à attirer le lait de ma douceur à travers le sein de la doctrine du Christ crucifié.
De même qu'un ami, lorsqu'il reçoit un cadeau de l'autre, ne considère pas seulement le cadeau mais le cœur et l'affection de celui qui le lui a offert et n'aime le cadeau que pour l'affection qu'il ressent pour son ami, de même l'âme, lorsqu'elle attient ce troisième état de l'amour parfait, ne considère pas seulement le présent, mais aussi, avec l'œil de son intelligence, l'amour du donateur.
Pour que l'âme n'ait aucune excuse de ne pas agir ainsi, j'ai eu la prévoyance d'unir le don au donateur, c'est à dire la nature divine à la nature humaine, de vous donner le verbe, mon fils unique, qui ne fait qu'une seule chose avec moi et moi avec lui. Ainsi, par cette union, vous ne pouvez regarder le don sans me regarder moi même qui suis le donateur.
Alors que tu étais mort quand ton côté fut ouvert, pourquoi as tu voulu que ton cœur fut frappé et brisé ?
C'est que mon désir du genre humain était infini, alors que les tourments et les souffrances que j'endurais étaient finis. Ce n'est point avec ce qui était fini que je pouvais vous montrer tout l'amour que j'avais pour vous, puisque mon amour était infini. Je voulus donc, en vous montrant mon côté ouvert, que vous voyez le secret du cœur, afin que vous voyez que j'aimais beaucoup plus que je ne pouvais le montrer avec ma souffrance finie. En faisant gicler du sang et de l'eau, je vous montrais que le saint baptême de l'eau vous l'avez reçu en vertu du sang, et c'est pourquoi ma blessure laissait couler de l'eau et du sang.
La confession : le sang, dans l'absolution, gicle sur le visage de l'âme
Connaissant la faiblesse et la fragilité qui entraînent l'homme à pêcher, il était nécessaire que la divine charité entreprit de laisser un baptême permanent. on reçoit celui-ci avec la contrition du cœur lors de la sainte confession, quand on se confesse à mes ministres, détenteurs des clefs du sang. C'est le sang qui, dans l'absolution, gicle sur le visage de l'âme.
Si la confession est impossible, la contrition suffit. alors la main de ma clémence vous donne le fruit de ce sang précieux. Mais si vous pouvez vous confesser, je veux que vous le fassiez. Qui pourra le faire et ne le voudra pas, sera privé du prix du sang. Il est vrai qu'au moment extrême, pourvu que l'homme le veuille, même s'il ne peut pas le recevoir, il recevra quand même ce fruit. Mais que nul, avec cet espoir ne soit asse fou pour ne vouloir arranger ses affaires qu'au moment suprême, car il n'est pas sûr qu'à cause de son obstination je ne lui dise, avec ma voix de justice : "Toi, tu ne t'es pas souvenu de moi pendant ta vie, alors que tu le pouvais, moi je ne me souviens pas de toi dans la mort". Ainsi, nul ne doit différer.
Le troisième état - Sa volonté est morte
L'âme commence à parler avec la langue qui est dans la bouche du saint désir, c'est à dire avec la langue de la sainte et continuelle oraison. Cette langue parle matériellement et spirituellement. Spirituellement quand elle m'offre le doux et amoureux désir du salut des âmes. Matériellement quand elle enseigne la doctrine de ma vérité, en avertissant, en conseillant, en confessant, sans redouter les souffrances dont le monde voudrait l'accabler, hardiment et devant quiconque.
Elle écrase les injures, les affronts, les douleurs, les persécutions et supporte la faim, la soif, le chaud, les tentations, les larmes et les sueurs, et cela pour le salut des âmes. Elle les mâche pour l'honneur de moi, en supportant son prochain. Mais quand elle les a machées, le goût les savoure. Elle le goûte, elle le savoure tellement que, sans nul soucis pour la vie corporelle, elle ne veut plus se nourrir que de ce mets qu'on trouve sur la table de la sainte croix : la doctrine du Christ crucifié.
Le signe qu'elle est parvenue à cette troisième marche est le suivant : elle est morte à sa propre volonté quand elle a goûté ma charité. C'est ainsi que dans ce troisième état l'âme trouve une si grande paix qu'il n'est personne qui puisse la troubler et ce parce que sa volonté est morte, et quand la volonté est morte on goûte la paix et la quiétude.
Les œuvres de l'âme parvenue sur la troisième marche
Voici les trois glorieuses vertus fondées sur la véritable charité : la patience, la fermeté et la persévérance couronnées par la lumière de la sainte foi.
Ma bonté permet qu'ils se fortifient et qu'ils deviennent grands devant moi et devant le monde parce qu'ils se sont faits petits par sincère humilité. Tu le vois bien dans mes saints : ils se sont faits petits pour moi, et moi je les ai faits grands en moi, vie durable, et dans le corps mystique de la sainte église qui s'en souvient sans cesse parce que leurs noms sont écrits en moi, livre de vie.
Le quatrième état, fruit du troisième état
Il consiste en une union parfaite de l'âme avec moi, et cette âme reçoit alors une telle surabondance de fermeté, que non seulement elle supporte avec patience mais qu'elle désire intensément avoir à supporter toutes sortes de souffrances afin de m'honorer et de me glorifier.
La vertu resplendit comme les stigmates du Christ crucifié dans leur corps et leur esprit. A ceux là, il est donné de posséder sans cesse la sensation de ma présence. A chaque fois qu'ils veulent unir en moi leur esprit ils le peuvent parce que leur désir est parvenu à un tel degré d'union avec moi que rien ne peut plus les en séparer : tout lieu est un lieu d'oraison, tout temps est un temps d'oraison. Toute leur vie s'est en effet détachée de la terre et s'est élevée au ciel. Toutes leurs affections terrestres, tout leur amour propre ils les ont bannis, ils se sont élevés au dessus d'eux mêmes, à hauteur du ciel.
Parvenues à cette perfection, je les prive de ce jeu d'amour "le venir" et le "m'en aller", que j'appelle jeu d'amour parce que c'est par amour que je m'en vais et que je reviens à eux.
Les mondains et les démons rendent gloire à Dieu
Parfois les serviteurs du monde persécutent mes serviteurs, mettant ainsi à l'épreuve leur vertu de patience et de charité, mais ces serviteurs sont ainsi amenés à supporter et à m'offrir d'humbles et continuelles prières : voilà que je recueille gloire et louange.
Dans l'enfer, les démons sont non seulement mes bourreaux mais aussi mes augmentateurs : non seulement, ils punissent les damnés mais ils augmentent en mes créatures, pendant qu'elles sont en pèlerinage vers moi, leurs vertus au moyen des tentations.
L'âme, après avoir quitté cette vie, voit pleinement en toute créature la gloire et la louange de Dieu
L'âme, enfin dépouillée de son corps et parvenue jusqu'à moi, terme du voyage, voit d'une manière très claire, et par cette vision elle connaît la vérité. En me voyant, moi le Père éternel, elle aime. En aimant, elle se rassasie. Connaissant la vérité, sa volonté se lie à la mienne, s'y fixe, s'y stabilise, si fortement que rien ne saurait plus la blesser puisqu'elle possède ce qu'elle désirait posséder avant de me voir moi-même, avant de voir la gloire et la louange de mon nom.
Elle aime les pêcheurs et me prie avec tout son désir d'amour pour que je fasse miséricorde au monde.
En ces âmes, la douleur a pris fin, mais non la charité.
Ivres du sang de l'agneau immaculé, revêtus de la charité du prochain, ils ont franchi la porte étroite baignés dans le sang du Christ crucifié et ils se sont trouvés en moi, océan de paix, loin de toute imperfection, c'est à dire de tout inassouvissement, car ils sont parvenus à la perfection, c'est à dire au rassasiement de tout bien.
Cinq variétés de larmes
- Larmes des iniques de ce monde. Ce sont des larmes de damnation. Ces larmes sont ceux qui se trouvent en état de mort, de péché mortel. Leurs pleurs proviennent généralement du cœur. Mais parce que leur volonté, d'où sont nées ces larmes, est corrompue, leurs pleurs en sortent corrompus et misérables, ainsi que toutes leurs actions.
- Larmes de la crainte, de ceux qui s'écartent du péché par crainte du châtiment. C'est la peur qui les fait pleurer. Ce sont les larmes de ceux qui commencent à connaître leur imperfection grâce au châtiment que leur mériteront leurs péchés.
- Larmes des hommes qui, loin du péché, commencent à me goûter. Ils pleurent avec douceur et commencent à me servir. Mais leur amour étant imparfait, leurs larmes le sont aussi.
- Larmes de ceux qui sont parvenus à la perfection de la charité envers le prochain, en m'aimant sans aucun intérêt. Ceux là pleurent et leur pleur est parfait.
Les troisièmes et quatrièmes larmes sont les larmes de ceux qui, libérés de la crainte, sont parvenus à l'amour et à l'espoir, et goûtent ma miséricorde en recevant de moi tous ces dons et ces consolations, qui font pleurer le cœur.
- Larmes de douceur qui coulent avec une grande suavité.
Les larmes de feu
Il y a des pleurs de feu, c'est à dire de véritable et saint désir. On se consume dans sa volonté d'amour : on voudrait fondre en larmes sa propre vie, pour la haine qu'on a de soi-même, pour l'amour du salut des âmes, et on semble ne pas y arriver.
Je dis de ceux là qu'ils ont des larmes de feu et que c'est le Saint Esprit qui pleure en eux devant moi, pour eux-mêmes et pour le prochain.
J'entends par là que c'est ma divine charité qui allume avec sa flamme ces âmes qui m'offrent le désir qu'ils ont de pleurer pour l'amour de moi et qui ne peuvent pas y parvenir.
Le bienfait des larmes de feu n'est pas moindre, souvent il est plus grand, que celui des larmes d'eau, mais il dépend de la profondeur de l'amour. Si elle ne peut obtenir les larmes qu'elle désire, elle doit les désirer avec une volonté qui s'accorde avec la mienne, pliée à mon OUI et à mon NON. Parfois, je ne lui permets pas de pleurer des larmes corporelles afin qu'elle se tienne toujours humblement en ma présence, dans une continuelle prière, dans le continuel désir de me goûter.
Les dits mondains qui pleurent sont secoués par quatre vents
- Le vent de la prospérité nourrit l'orgueil avec beaucoup de présomption par l'enflure de soi-même et le mépris du prochain
- Le vent de la crainte servile sous le souffle duquel il redoute même son ombre, tellement il craint de perdre ce qu'il aime. Ou bien il craint de perdre sa propre vie, celle de ses enfants, celle d'autres personnes, ou bien il craint de perdre sa situation ou celle d'un autre, et il y tient à cause de son amour-propre, des honneurs ou des richesses.
- Le vent de la tribulation et de l'adversité. Le voici dépouillé de la vie et par voie de conséquence de toute chose. En particulier : quand je le prive soit d'une chose soit d'une autre : de la santé, de ses enfants, de sa fortune, de sa situation, des honneurs, je juge que cette privation est nécessaire à son salut. Mais votre faiblesse est toute corrompue et c'est pourquoi elle gâte, remplie d'ignorance, le fruit de la patience. L'impatience naît donc à son tour : elle se scandalise, elle murmure, elle se met à me haïr, à me mépriser e même temps que les créatures. Ces larmes le privent de toute joie, elles le privent de l'espérance parce qu'il est privé de ce qui faisait sa joie.
- Le vent de remords. Je leur procure un haut le cœur qui leur fait ouvrir la bouche et vomir leurs péchés dans la sainte confession. Mais eux, comme des obstinés qu'ils sont, évitent ce haut le cœur et vont l'oublier en de misérables plaisirs, dans le mépris de moi même et de leur prochain.
Source : Traduit par Louis-Paul GUIGUES