Maman voudrait que je croie en Dieu, Adrien CANDILLARD

Quelques citations

Après tout, je ne suis pas contre la religion. Dieu, je ne sais pas si j'y crois, mais je ne suis pas non plus certain de ne pas y croire.

Si c'est un week-end de retraite qu'on s'apprête à vivre, on peut bien faire preuve d'un peu de charité chrétienne, j'imagine.

Je crois que les autres sont comme moi : on attend poliment et sagement que ça passe. On a l'habitude. Une éducation catholique, c'est d'abord une éducation à l'ennui. On sait très bien se réfugier dans son imagination en gardant l'air appliqué.

Mais comment s'y prendre pour la (Bible) lire ? En commençant à la première page, en espérant peu à peu se rapprocher d'une fin impossible à atteindre ?

Poursuis la paix, recherche là. C'est donc ça la seule sagesse qu'on ait à me proposer ? Me calmer, oublier ma colère, faire un grand sourire, être bien sage, ne jamais rien dire ? C'est peut être cela qui me met le plus en colère : cette prétention des adultes à faire comme s'ils avaient les réponses et les solutions, comme si tout était sous contrôle, comme si tout allait bien, alors qu'en fait ils sont aussi perdus que moi. 

C'est le jour où Papa est parti, quelques jours après mes neuf ans, que j'ai perdu la foi. La foi en Dieu, peut-être, je ne sais pas. En tout cas, la confiance dans tout ce qu'on me raconte. 

" Poursuis la paix", mais il n'y a pas de paix. La paix, c'est la façade qui cache tant de lâcheté et tant de souffrance. Si c'est ça, je n'en veux pas, de leur paix. 

"C'était viril mais correct. Vous avez eu chaud : j'étais vraiment à ça de marquer". Victor regarde, interdit, ce bout d'homme capable d'une telle grandeur d'âme, qui ne se plaint pas de la douleur du choc et de la chute, qui ne lui reproche pas sa faute évident et brutale, mais qui accepte le fait accompli avec un fair-play éclatant. 

"Et tu sais ce que tu voudrais faire plus tard ?". Je ne sais pas ce qu'ils ont, tous, avec cette question. C'est l'éternel sujet des adultes, comme si nous n'étions intéressants que dans l'avenir, toujours pour ce que nous deviendrons demain, jamais pour ce que nous sommes aujourd'hui. 

Quel sens cela a t-il pour elles (les sœurs), au fond, de remercier Dieu pour un repas pas terrible, qu'elles ont cuisiné elles-mêmes après avoir fait les courses elles-mêmes, et où l'intervention divine ne s'est pas spécialement remarquée ?

"Tu vas trouver ça un peu bizarre, mais je lui parle souvent...". Non ce n'est pas bizarre. Mais la simplicité avec laquelle Arthur se confie sur un sujet si intime m'impressionne. Personne ne m'a vraiment parlé de Jésus de cette façon. 

Une pensée vient pourtant faire disparaitre l'air séducteur que j'avais réussi à composer : comment une fille pourrait-elle être un jour amoureuse de moi, si même mon propre père ne m'a pas assez aimé pour rester à la maison ? 

Peut-être que Dieu se révèle à tout le monde un jour, essaie Jean-Baptiste. Peut-être qu'on vit tous un moment comme celui-là. Et on choisit ou non de le suivre. 

La foi, pour moi, c'est croire alors qu'on ne sait pas, qu'on ne voit rien. C'est essayer de faire confiance alors qu'on n'a aucune certitude. 

"Et si tout cela te préoccupe, c'est parce que les gens qui t'entourent comptent pour toi. Et ça aussi, c'est un bon point !"

Mais alors, il suffit d'un petit mot pour tout effacer ? C'est cela aussi, la confession ? 

J'aime les églises anciennes, les belles cathédrales, le petit clocher du village où nous allons l'été : on y sent une histoire, une âme, quelque chose de grand - peut être pas Dieu, difficile à dire, mais au moins des siècles de prière et d'humanité. 

Cette beauté (du chant) fait monter soudain en moi une tristesse qui me prend douloureusement à la gorge. Jamais, je crois, je ne me suis senti aussi seul. Les autres ont l'air de se comprendre. Ils savent pourquoi ils sont là. 

Je vais réussir à détester tout le monde - à commencer par me détester moi, avec cette personnalité hésitante et faible que je méprise, avec ce corps banal qui n'impressionnera jamais aucune fille, moi, ce gars qui ne connait pas grand chose, qui n'a rien d'intéressant à présenter, qui ressemble à n'importe qui, sauf par son désir irréaliste de faire de grandes choses qu'il n'accomplira jamais. 

Je suis seul, comme il est seul, ce Christ en croix au-dessus de ma tête. On me dit qu'il a donné sa vie pour moi, qu'il faut que je lui demande pardon, qu'il a beaucoup souffert à cause de moi. Tant pis pour lui. Moi, je n'ai rien demandé. Je ne lui ai rien fait. Je ne lui ai pas demandé de mourir pour moi. Je ne vois pas de quoi je devrai m'excuser. Ce serait plutôt à Dieu de me demander pardon, pour mon père, pour cette vie, pour cette rage en moi. Mais non, il paraît que c'est moi qui suis mauvais, méchant, pêcheur. 

Et soudain, autre chose. Plus de douleur, plutôt une chaleur, une chaleur délicieuse qui m'envahit. Un sentiment, une certitude d'être aimé à l'extrême. Une intensité inimaginable. Une douceur aussi. Je perds pied. C'est trop, c'est trop fort. Joie. Une joie si grande que je vais éclater de bonheur. Merci. Merci. 

Je lève les yeux vers le crucifix. Je suis si bouleversé par ce que je viens de vivre que je ne serai pas surpris de le voir remuer ou parler ; mais ce Jésus de bois n'a pas bougé d'un pouce. Il me regarde avec le même sourire, un sourire doux et simple. Un sourire complice. Il sait que je sais et ça lui suffit. 

Je ne sais pas ce que je viens de vivre, mails il faut que je parle à quelqu'un. Je me lève et regarde les deux prêtres. Je vais aller me confesser. 

Je pourrais presque croire qu'il ne s'est rien passé, s'il ne me restait pas, avec le souvenir très vif de cet amour qui m'a touché au plus profond, une espèce de joie diffuse toujours présente en moi. 

J'espère surtout qu'en se révélant à moi comme il l'a fait hier, Dieu ne me demande pas de devenir prêtre, parce que j'ai beaucoup de choses à découvrir et je trouverais difficile de devoir renoncer à ma vie amoureuse avant même de l'avoir commencée. Mais cet amour qui m'a bouleversé hier ne semble pas en concurrence avec ce que je commence à ressentir pour Julia. Pourquoi faut-il qu'on appelle du même mot des sentiments si différents ? 

Est-ce que ça ne va pas lui faire de la peine, à Dieu, si je rester sur mes positions et que je refuse de recevoir ce qu'il veut me donner ? 

Je sais bien qu'un jour, je ferai ma confirmation. Mais pas maintenant. Maintenant, je ne veux pas faire simplement ce qu'on me dit de faire. Maintenant, je veux juste vivre avec cette présence de Dieu que je viens de découvrir. 

Il y a une seule chose que je sais : ni à la messe ni nulle part, je ne serai plus jamais seul.