Spiritualité de l'éducation, Jean-Marie PETITCLERC

L'éducation, un passage

"En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis", Jean, 10

Rejoindre les jeunes nécessite de passer par la porte.

"Ses brebis à lui, il les appelle une à une et il les mène dehors".

N'est-ce pas le rôle de l'éducateur ? Il s'agit de conduire hors de, hors de cet état d'enfance que nous pourrions qualifier de dépendance fusionnelle vers cet état de sujet capable de prendre la parole, d'entrer en relation avec les autres...

Le pasteur de St Jean a la figure de l'éducateur. Voilà pourquoi Jean Bosco a choisi le Christ bon pasteur comme figure emblématique pour ses Salésiens.

Eduquer en évangélisant et évangéliser en éduquant, telle est l'inspiration unique de son œuvre éducative et pastorale.

Le passage de l'enfance à l'âge adulte

L'adolescence, c'est une période merveilleuse de la vie. Chaque adulte porte dans un coin de sa mémoire tel merveilleux souvenir de son adolescence : les premiers émois amoureux, les premières vraies responsabilités, la découverte du monde...

Mais c'est aussi une période qui compte parmi les plus difficiles : il s'agit de mourir à l'enfance avec le :
- deuil d'une image idéale des parents
- deuil d'une image idéale de soi
- deuil d'une image idéale des autres
- deuil de la toute puissance enfantine
- deuil des représentations enfantines de Dieu

Passer du rêve au projet : telle est l'une des caractéristique de l'adolescence.

L'itinéraire de l'adolescent peut être qualifié  de "pascal" : celui du mourir pour vivre. Eduquer, c'est l'accompagner sur cette route. 

L'éducation, parabole du Royaume

Parabole de la graine : lorsque vous vous tenez face à une graine, vous pouvez avec le même degré de vérité dire :

- L'arbre est là (il est potentiellement là, entièrement contenu dans le germe)

- L'arbre n'est pas là (si vous ne plantez pas la graine, si vous ne l'arrosez pas, il ne risque pas d'apparaître). 

Cette parabole de la graine constitue une formidable parabole de l'éducation. Ne s'agit-il pas de permettre à l'enfant de prendre racine dans l'héritage familial, social, culturel, religieux, afin d'éclore à sa nouveauté de sujet ? 

Après avoir quitté le monde des hommes, Jésus ressuscité apparait pour la première fois sous les traits d'un jardinier, celui qui s'occupe de la terre des hommes. 

Double regard évangélique : Voir dans l'enfant à la fois celui qu'il est aujourd'hui et l'adulte qui est appelé à devenir demain. 

Une grande part de l'art éducatif consiste à savoir instaurer autour de soi un climat de paix et de sérénité joyeuse. 

Sécuriser et responsabiliser

Développer un projet prenant en compte l'enfant, sa réalité d'aujourd'hui et sa potentialité d'adulte de demain, c'est à la fois "sécuriser" et "responsabiliser". 

Sécuriser, c'est toujours s'appuyer sur ce que l'enfant sait faire, dans une dynamique d'enrichissement du savoir-faire. 

C'est seulement en exerçant des responsabilités que l'on apprend à devenir responsable. Bien sûr, responsabiliser l'enfant et l'adolescent, c'est forcément courir un risque. La spiritualité chrétienne de l'éducation est une spiritualité du risque. 

La posture de l'éducateur chrétien

L'enfant prodigue :

Le père ne s'offusque pas du désir d'indépendance du second fils. Grandir, c'est sortir du cercle familial. Le père n'a cessé de croire en lui, il a confiance. 

Le second fils se révèle incapable de gérer son argent. Mais il est capable de "rentrer en lui-même" et de relire son aventure. Sans doute, est-ce le plus formidable héritage éducatif laissé par son père : cette capacité de relecture. 

Quand le fils revient, le Père court à sa rencontre. Il ne lui fait aucun reproche. Non il l'embrasse, il n'a cessé de l'aimer. 

Non seulement l'adolescent qui parait difficile est réhabilité, sans qu'aucune forme de violence ne soit exercée à son encontre , mais le discours évangélique nous montre qu'il est aussi, d'une certaine manière, reconnu comme plus digne d'intérêt que celui qui a obéi servilement. 

3 conditions pour que l'acte d'éduquer soit possible

- Confiance en l'éducabilité du jeune - CONFIANCE

- Capacité de se mettre en projet : on éduque toujours pour demain - ESPERANCE

- Capacité d'établir une relation avec le jeune - ALLIANCE

Croire en le jeune, c'est saisir le jeune en difficulté comme une chance de progression pour le groupe, et non pas comme un poids. 

Si nous réfléchissons bien, c'est toujours l'élève en difficulté qui nous fait progresser notre art pédagogique : il nous oblige à nous reposer des questions, à nous remettre en cause. 

La confiance dans l'avenir

Notre génération ne cesse d'inquiéter ses enfants sur demain. C'est la source du principal mal-être de notre jeunesse : cette incapacité qui est sienne à se projeter sur l'avenir, lorsque tous les adultes ne parle de celui-ci qu'en termes négatifs. 

Une société a dû mal à éduquer ses jeunes lorsqu'elle n'est plus confiante dans son propre avenir.

Le Salésien ne gémit jamais sur son temps.
Il ne s'agit pas de gémir mais d'aider les jeunes à utiliser tous les vecteurs du progrès pour construire un monde plus fraternel, plus juste, plus paisible.

L'amour

On ne peut pas éduquer par principe ou par programme mais seulement par amour.

Amour :
- éros : au sens de l'amour pulsionnel
- philia : au sens de l'amour séduction
- agapé : au sens de la réciprocité d'un amour gratuit.

Lorsque des pédagogues chrétiens utilisent le mot amour, c'est dans ce 3ème sens.

La spiritualité de l'éducateur chrétien est une spiritualité de l'alliance, qui conjugue le registre de l'amour avec celui de la loi.

L'éducateur porteur d'un double interdit :
- interdit de l'indifférence
- interdit de l'indifférenciation. 

Une certaine distance doit être maintenue pour que l'enfant puisse accéder à sa liberté de sujet.
L'éducateur doit être suffisamment proche pour ne pas être indifférent, suffisamment distant pour ne pas être indifférencié.

L'exercice de l'autorité
C'est lorsque l'éducateur est situé à ce point de bonne distance et de bonne proximité avec le jeune que la relation d'autorité peut alors fonctionner.

Autorité versus pouvoir
Le pouvoir, je le reçois de l'institution.
L'autorité, je la reçois de celles et ceux auprès de qui je l'exerce.

Depuis la crise institutionnelle de la période 68, une position de pouvoir ne confère plus de manière systématique chez les jeunes une position d'autorité.

On assiste aujourd'hui non pas véritablement à une crise de l'autorité, mais plutôt à une crise de crédibilité des porteurs d'autorité.

L'art éducatif
Ce qui est important en termes d'éducation, ce n'est pas l'intention que l'on porte au geste, mais la manière dont celui-ci sera perçu par l'enfant, ce qui nécessite toujours une grande prudence de la part de l'éducateur.

L'alliance avec le groupe
Il s'agit de faire alliance avec le jeune mais aussi avec le groupe de jeunes.

Toutes les évaluations scientifiques ont montré qu'il n'existait aucun lien entre la réussite des enfants et l'effectif de la classe, hormis le cas de l'apprentissage d'une langue.
Sont beaucoup plus à prendre les méthodes pédagogiques utilisées et la posture éducative des adultes.

Je dis à cet enseignant qui se plaint d'avoir 30 élèves : Mais quelle chance vous avez ! Vous expliquez une première fois, vous en avez quinze qui comprennent. Vous expliquez une seconde fois, vous avez seize profs pour quinze. Un pour un, c'est extraordinaire ! Mais rare sont les enseignants qui voient les choses de cette manière.
Souvent on ne cherche pas l'alliance avec le groupe, on le considère comme une addition de relations individuelles.

Les disciples d'Emmaüs
Jésus les rejoint sur la route. Il ne leur dit pas : Stop ! Demi tour ! Il sait bien pourtant que l'avenir se joue à Jérusalem. Non, il commence par les accompagner dans le mauvais sens, vers Emmaüs.


Combien m'est-il arrivé dans ma pratique d'éducateur spécialisé de rejoindre des adolescents ayant des conduites délinquantes !Jésus prend l'initiative du dialogue en posant deux questions.


L'important lorsque l'on rencontre un jeune en difficulté, c'est de lui faire parler de son histoire, de lui permettre de mettre des mots sur la manière dont il a vécu les évènements.

Jésus prend le temps de relire l'histoire avec eux en s'accrochant à la petite brèche ouverte pour faire renaître l'espoir.

Jésus répond à l'invitation des deux amis de s'asseoir à la table d'une auberge et il partage le pain. Il ne se situe plus dans une relation d'aide mais de partage. Son travail d'éducateur étant terminé, il peut disparaître.

Laurent, diacre martyr : "Les trésors de l'Eglise, ce ne sont ni les cathédrales, ni les ciboires, ce sont les pauvres".

Aimer son prochain comme soi même
Le comportement évangélique consiste à se considérer soi-même positivement et considérer l'autre positivement.

L'alliance
La dynamique de l'alliance consiste à passer d'une logique d'intégration à une dynamique d'insertion.

Trois registres de l'alliance :

- L'accueil individualisé des frères en difficulté

- La création de structures neuves pour les accueillir

- L'interpellation des pouvoirs publics pour la mise en place de solutions au problème posé. 

Jésus fut toujours accueillant envers ceux qui commettaient des écarts sur le plan de la morale politique (accueil du centurion, des collecteurs d'impôts, etc.) que de la morale sexuelle (accueil de la femme adultère, de la samaritaine, etc.)

La solidarité, manifestée à l'égard de ceux qui rencontrent le plus d'obstacles dans leurs parcours de vie, constitue l'annonce la plus  explicite qu'il soit du message évangélique. 

Si tu considères tout homme comme ton frère, le processus d'exclusion sera terrassé. 

La correction fraternelle

S'il y a un problème avec l'autre, va le trouver et discute seul à seul avec lui. 

L'accueil de l'enfant

"Puis prenant un petit enfant, il le plaça au milieu d'eux" (MC, 9, 36-37) : Jésus place l'enfant au centre. 

Respecter l'enfant, le reconnaître dans ses droits, c'est toujours pour l'adulte se retire un peu et c'est peut-être pour cela que c'est difficile. 

Accueillir, ce n'est jamais se mettre en avant, c'est toujours laisser l'autre s'avancer. 

"Eduquer, c'est donc accepter de prendre acte de tout ce passé qui fut mien et qui continue à me travailler de l'intérieur" : Xavier Thévenot. 

Etre éducateur chrétien, c'est d'emblée considérer le jeune non pas comme un être inférieur sur lequel il faut se pencher de façon hautaine, mais comme un être totalement aimé de Dieu, appelé au même titre que moi à devenir pleinement son fils adoptifs. 

Nous sommes assurés que tout ce qui est fait à l'un des plus petits des hommes est fait au Christ : "En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait" (Mt, 25, 40). 

Spiritualité salésienne

Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêcher pas, car c'est à leurs pareils qu'appartient le royaume de Dieu" Mc, 10

La spiritualité salésienne est une spiritualité d'une double fidélité, la fidélité à Dieu et la fidélité aux jeunes.

Le Salésien n'est il pas celui qui, en cherchant Dieu, trouve sur son chemin les jeunes, et qui, en allant à la rencontre des jeunes, trouve un chemin qui le mène à Dieu ?

La triple dimension de la spiritualité salésienne

- La croix, c'est ce qui relie l'homme à Dieu. Dimension transcendantale (spiritualité de la confiance)

- La croix, c'est ce qui relie les hommes entre eux. Dimension de la solidarité (spiritualité de la confiance)

- Lorsque nous traçons les 2 bras de la croix sur notre corps, nous les faisons se rencontrer à la hauteur du coeur. Dimension intérieure (spiritualité de la profondeur).

Toute vie est vocation. Pour Don Bosco, l'homme ne naît pas sous le signe du hasard mais sous le regard de Dieu, signe de tendresse, riche d'un appel.

A partir du moment où l'on vit sa vie comme un don, on la vit nécessairement autrement que s'il s'agissait d'une chose que nous possédions.

L'appel à la sainteté

Nous sommes tous appelés à devenir saint, c'est à dire à réussir notre vie. Réussir sa vie, c'est différent de réussir dans la vie.

Réussir dans la vie, c'est réussir sous le regard des autres.

Réussir sa vie, c'est effectuer des choix en fonction de ses véritables aspirations, c'est faire passer le désir d'être avant le désir de paraître, autrement dit, c'est réussir sous le regard de Dieu.

Le bonheur dans l'échange

Découvrir que le bonheur ne naît pas de ce que l'on possède mais de ce que l'on échange : tel est le message central de l'Evangile.

La dimension du respect

Quels que soient l'attitude, le comportement de l'autre à mon égard, il me faut le respecter.

L'attention spirituelle

Jean Bosco soulignait le risque permanent de se laisser ravir le cœur par une seule créature et de négliger alors la tâche éducative auprès de tous.

Le travail de l'Esprit

Selon la théologie chrétienne, les vertus sont les résultats du travail qu'opère en nous l'Esprit Saint.

7 vertus :

- 4 vertus cardinales (prudence, tempérance, courage, justice)

- 3 vertus typiquement salésiennes (humilité, douceur et humour)

Le sacrement de l'eucharistie

Il est important de rappeler aux jeunes que le mécanisme de bouc émissaire et de déchainement de violence peut conduire jusqu'à la mort révoltante de l'innocent sacrifié. L'eucharistie nous rappelle ce scandale.

Le sacrement de la réconciliation

Pardonner, c'est, même si le mal reste en mémoire, rouvre un avenir : ne pas identifier l'autre à son comportement.

La pratique du pardon constitue la seule façon d'enrayer l'engrenage infernal de la violence, cette spirale de vengeance en vengeance, qui, inexorablement, conduit à la mort.

A l'écoute de Marie

Le Magnificat résonne comme l'expression de ce grand rêve, partagé par tant d'adolescents, d'un monde où l'injustice sera bannie, où le petit serait reconnu dans sa dignité et où le potentat perdrait sa superbe.

Source : Jean-Marie PETITCLERC