Combattre l'hyperviolence, Jean-Marie PETITCLERC

Lorsque l'on constate une disproportion flagrante entre le motif du conflit et l'intensité de la réaction violente, lorsque l'on constate qu'il n'y a plus aucun respect de la vie de la personne agressée, on peut alors parler d'hyperviolence.

L'objet de cet ouvrage est de tenter d'ouvrir des pistes afin d'assurer une meilleure prévention de l'hyperviolence.

Il est plus difficile d'être jeune car il est plus problématique de se projeter dans l'avenir :
- les économistes nous disent que nous ne connaissons que 50% des métiers qui s'exerceront en 2050
- effondrement de pans entier de l'économie traditionnelle

Lorsque la confiance s'estompe dans les grandes institutions, Jean Bosco était convaincu que la capacité à transmettre, à éduquer serait beaucoup plus liée à la qualité de la relation éducateur-jeune plutôt qu'à la qualité organisationnelle du système institutionnel.

Des adolescents livrés à eux même :
- des adolescents sans espoir (avenir incertain et imperméable aux rêves, études n'offrant pas de débouchés, m1nque de travail suffisamment stable)

- des adolescents sans repères (trois lieux différents porteurs d'une culture spécifique - Famille, école, rue - chacune de ces catégorie d'adultes passe souvent le plus clair de son temps à discréditer les deux autres)

- des adolescents sans limite (absence de transmission des limites à ne pas franchir)

Décrédibilisation des adultes : aujourd'hui, bien souvent, lorsque des adolescents se battent, l'adulte a tendance à fermer les yeux et passer son chemin.

Les faits de violence commis par des adolescents peuvent s'interpréter comme signifiant leur incapacité à gérer la frustration liée au "non" prononcé par l'adulte.

Fascination de l'argent facile : l'absence de projet d'avenir, alliée à un manque de repères moraux et d'intégration des limites à ne pas dépasser, peut les amener à penser qu'il n'existe pas d'autre solution que la délinquance pour rapporter de l'argent tout de suite.

Le difficile rapport à la loi

En famille, le primat de l'affectif sur l'institutionnel. Ne jamais dire non n'aide pas l'enfant à sortir de sa volonté de toute-puissance.

La famille moderne, souvent plus petit qu'hier, fonctionne de moins en moins comme première institution sociale dans laquelle on apprend les règles élémentaires du savoir-vivre ensemble, mais plutôt comme unique lieu d'expression des désirs.

La cité, bastion de l'individualisme

On assiste aujourd'hui, sur l'espace public, à un véritable déficit de citoyenneté.

Le citoyen ne se sent plus concerné par sa responsabilité collective d'éducation de la génération suivante.

Une école en difficulté

Pour bon nombre de jeunes, l'école est devenue le seul lieu où l'on impose une vie de groupe.

Les enseignants, dont la formation est de plus en plus de type universitaire, ne sont guère préparés à assumer ce rôle éducatif pourtant essentiel.

L'apprentissage de la socialisation devrait s'effectuer dans ces 3 lieux, que sont la famille, l'école, la cité, mais chacune a tendance à défausser sa responsabilité sur les deux autres.

Une autorité discréditée

La crise de crédibilité touche l'école : on voit les enseignants qui ne paraissent plus crédibles aujourd'hui tant l'école fonctionne de manière inégalitaire.

La grande erreur, au moment de l'avènement du collège unique, consista peut être à le calquer sur le modèle des petites classes de lycée. Aujourd'hui, on ne permet à un élève de toucher du bois que dans le cadre d'une orientation professionnelle vers les métiers de la menuiserie. Je connais des enfants qui ont besoin de toucher le bois pour comprendre la géométrie. On constate une crise d'autorité de l'Etat.

Ceux qui font la loi, les députés, se donnent en spectacle chaque mercredi après-midi à la télévision dans une ambiance de joyeux potaches qui s'invectivent, tapant leur pupitre ou se levant bruyamment sans prendre guère la peine d'écouter le point de vue de leurs adversaires, ne manifestant aucun respect pour la présidence de l'assemblée.L'effacement des pèresNombre d'enfants, d'adolescents, qui n'ont pas connu au quotidien la présence rassurante d'un père, grandissent déboussolés.Seulement 15% des pères divorcés obtiennent la garde de leur enfant.Environ 60% des enfants dont les parents sont divorcés n'ont plus de contacts avec leur père.

La difficulté de la cohérence
L'enfant partage sa vie entre plusieurs lieux de vie. Circulant entre le centre scolaire et le centre commercial, en passant par le centre sportif et le centre socioculturel, ils deviennent nomades sans toujours s'en rendre compte.Il n'y a plus de consensus sociétal autour d'un ordonnancement des valeurs. Lorsque j'étais adolescent, je vivais encore dans un monde où les valeurs que je découvrais dans les journeaux que choisissaient pour moi mes parents, coïncidaient avec les valeurs sous-jacentes à l'école qu'ils avaient choisie pour moi et, comme ceux-ci, journeaux et écoles, étaient cohérents, ces valeurs étaient en grande harmonie avec celles du milieu familial.

La disqualification des pères

Dans la plupart des scénarios de séries télévisées, le père est présenté comme incapable de se situer dans la relation éducative, de s'occuper des adolescents, encore plus de dire les exigences nécessaires à la vie en société, voire de réprimander quand cela est nécessaire.

6 figures de l'effacement des pères
- Le père absent
- Le père bafoué
- Le père violent
- Le père héros
- Le père copain
- Le père pas de vagues

Pour le garçon comme pour la fille, le manque de père peut engendrer un manque de confiance en soi, des incertitudes, des absences de repères.

Grâce à la fonction paternelle, l'enfant découvre que ce n'est pas lui qui fait la loi, mais que celle-ci relève d'une dimension extérieure à lui.

La féminisation du corps éducatif

Dans l'institution scolaire, le métier d'enseignant devient de plus en plus l'apanage des femmes. 

On parle beaucoup de parité dans le monde politique. Mais on ne soulignera jamais assez combien l'enfant et l'adolescent ont besoin de cette parité homme-femme dans l'accompagnement éducatif.

L'influence des réseaux sociaux

Une autre explication donnée à cette montée de la violence chez les adolescents réside dans l'influence grandissante des réseaux sociaux.

L'accès non maitrisé des enfants aux écrans et l'insuffisante régulation des contenus auxquels les mineurs peuvent être exposés, en matière de pornographie et d'extrême violence, font peser un risque élevé sur leur équilibre, voire parfois leur sécurité, a fortiori si le dialogue avec les adultes n'est que peu construit.

Ce qui parait le plus problématique, c'est la différence entre la violence dans le monde virtuel, celui des écrans, et celle dans le monde réel. Dans le premier cas, il s'agit d'une violence sans souffrance : on ne voit ni la souffrance de la victime, ni celle de son entourage ; alors que dans le monde réel, la violence est cause de souffrance.

C'est ce manque d'empathie à l'égard de leur victime qui caractérise les harceleurs, et l'on assiste alors à une escalade dans le processus de harcèlement alimentée par les réseaux sociaux, qui peut conduire jusqu'au suicide de la victime.

Autre composante de cette culture du numérique, le tout, tout de suite, qui caractérise le comportement de bon nombre d'adolescents et peut être générateur de violence. Au lieu d'agir pour tenter d'enrayer la violence, l'adolescent se positionne comme spectateur comme il le fait devant son écran.

L'étiolement de la fraternité

Amitié/fraternité : la grande différence réside dans le fait qu'on choisit ses amis alors qu'on ne choisit pas ses frères. Le frère dans l'Evangile, c'est le prochain, celui qu'on croise sur sa route.

Pape François, encyclique La lumière de la foi : "Dans la modernité, on a cherché à construire la fraternité universelle entre les hommes, en la fondant sur leur égalité. Peu à peu, cependant, nous avons compris que cette fraternité, privée de la référence à un Père commun comme son fondement ultime, ne réussit pas à subsister. Il faut donc revenir à la vraie racine de la fraternité. 

Des pistes pour enrayer l'hyperviolence

Face au phénomène de l'hyperviolence de certains adolescents, bien des politiques n'ont pour seul objectif que de développe les rouages de la répression.


La préoccupation sécuritaire l'emporte souvent sur le désir d'éduquer.Au sortir de ses visites de prison, Jean Bosco disait : Ah, si tous ces jeunes avaient pu, avant d'en arriver là, rencontrer une oreille attentive à leurs problèmes et à leurs difficultés, peut être aurait on pu éviter cette incarcération si néfaste à leur devenir !

Jean Bosco ouvre la voie pour une autre politique : celle de la prévention. Il préconise de se montrer réellement présent auprès des jeunes, en faisant grandir leurs talents et en sachant conjuguer bienveillance et fermeté.

Développer une présence réelle auprès des adolescents

Trois caractéristiques de cette présence selon Don Bosco :
- Une présence guidée par une intentionnalité éducative
- Une présence où l'adulte assume un rôle bien défini, celui d'éducateur.
- Une présence de partage assidu et vigilant avec les jeunes.

Être présent, c'est d'abord savoir écouter. Ecouter suppose toujours apprendre à se décentrer de soi, à tenter de se mettre à la place du jeune.

Une présence affectueuse : une telle position éducative, fondée sur l'affection, nécessite de la part de l'adulte de trouver avec chaque enfant ce point de bonne distance et de bonne proximité.

L'éducation relève plus de l'art que de la science pour Don Bosco car le point de bonne distance et de bonne proximité n'est pas le même pour chaque enfant.

L'important réside dans la manière dont l'enfant comprend le mot et interprète la posture.

Rapport A (h)auteur d'enfants, Gautier Arnaud-Melchiore :
"Les enfants et les jeunes majeurs rencontrés au cours de la mission ont majoritairement fait part de leur besoin d'être aimés, de se sentir aimés et d'avoir du prix pour quelqu'un.

Faire grandir les talents

La meilleure prévention de la violence consiste peut être d'abord par le repérage des talents chez les jeunes concernés et l'accompagnement de leur développement.

Le talent est cette aptitude dormante en tout enfant, comme concédée en lui, qu'il va s'agir de réveiller, un peu comme une graine semée, ce qui nécessite de lui offrir une bonne terre et des soins appropriés pour se développer.

Reconnaître les talents de l'enfant oblige donc à s'ouvrir aux petites réussites quotidiennes, à observer attentivement son attitude, ses réactions et ses facilités à travers ses différentes expériences de vie.

Devise de Nelson Mandela : "Je n'échoue jamais. Soit je réussis, soit j'apprends".

Apprendre à l'enfant à discerner ses talents nécessite de partager avec lui les activités dans lesquelles ceux-ci se révèlent. C'est l'une des grandes originalités de la méthode salésienne de relecture des expériences.

Promouvoir la médiation

Apprendre à gérer une situation de conflit sans recourir à la violence, c'est se montrer capable de gérer les conflits d'"objet", inévitables dans la vie quotidienne, sans qu'ils dégénèrent en conflits de personnes.

Le véritable enjeu réside dans la possibilité de restaurer ou de recréer du lien social. Tel est le principal objet de travail du médiateur.

Conjuguer bienveillance et fermeté

Aucune stratégie de prévention ne peut être efficace à 100%.

La sanction constitue un moyen de prévention de la récidive.

L'important consiste à ne jamais identifier la personne aux actes qu'il pose. Il s'agit d'apprendre à conjuguer regard de bienveillance sur l'adolescent et fermeté de la réponse vis à vis de ses actes.

Etre bienveillant signifie qu'on est capable de "veiller à son bien" et de "vouloir son bien".

L'art d'exercer une fonction d'autorité consiste à faire passer ce message au jeune : "Je te sanctionne, car tu as du prix à mes yeux. Si je ne me préoccupais pas de ton avenir, je te laisserais faire n'importe quoi".

Différence entre sanction et punition : on punit une personne alors qu'on sanctionne un acte.

La sanction possède une double fonction :
- La réparation
- La restauration

La sanction doit répondre à un double critère :
- Pertinence. Il doit exister un lien compréhensible par l'adolescent entre le contenu de la sanction et l'effet de la transgression.
- Cohérence. Il doit exister une corrélation entre la gravité de la sanction et celle de la transgression.

Primo-délinquance

En France, on ne sait pas traiter le problème de la délinquance juvénile parce qu'on n'intervient pas au début du processus.

Un placement rapide et court est plus efficace pour prévenir la récidive qu'un placement tardif et long.

Je crois qu'il faut renforcer le pouvoir disciplinaire de nos institutions, pris ici au sens large : famille, école, associations. Il n'est pas normal qu'un parent, qu'un enseignant, qu'un responsable associatif n'ose plus réprimander un enfant de peur de passer pour un maltraitant ou un raciste et d'être lui-même traduit en justice.

Réguler l'usage des écrans

La faute n'est pas aux écrans mais réside dans l'utilisation qui en est faite.

Il s'agit d'apprendre aux jeunes à décrypter l'information qui surgit, de manière à ne pas se laisser manipuler.

Il est important de poser la frontière entre le virtuel et le réel. 

Avec le portable, le danger est de confondre communication et relation, car être connecté ne signifie pas être en relation. Il est important de faire découvrir aux jeunes l'importance de la présence concrète de l'autre lorsqu'io est en face de nous.

Eduquer à l'empathie

Eduquer, c'est notamment apprendre à l'enfant, qui a tendance à se placer au centre, à être capable de se mettre à la place de l'autre.

Lorsque j'observe un adolescent pianoter sur son clavier, j'aime lui dire : "Avant de cliquer pour transmettre un message, mets toi dans la peau de celui qui va le recevoir. Si tu es habité par ce principe, Internet peut être un formidable outil de transmission. Si tel n'est pas le cas, il peut devenir un terrible outil de harcèlement. 

Tout le monde s'accorde pour ne pas exposer les enfants âgés de moins de 3 ans aux écrans, car les conséquences sur le développement de leur perception du monde extérieur et de leurs capacités de créativité et de mobilité sont graves.

Eduquer à la fraternité

Eduquer à la fraternité, c'est à l'heure où beaucoup prônent le repli sur soi, faire découvrir à l'enfant, qu'il appartient à la communauté humaine et que la différence est source d'enrichissement. 

Eduquer à la fraternité, c'est éduquer au respect de l'autre. 

La qualité de la fraternité se mesure à l'attention au plus petit. 

Etymologiquement, le mot "handicap" signifie l'avantage que l'on accorde à celui qui présente un déficit, afin que le vivre ensemble puisse être harmonieux. 

"Tu sais, mon enfant, le cœur de l'homme, c'est comme une arène où se battent deux loups : l'un gris, agressif, toujours sur la défensive, prêt à bondir sur l'autre ; l'autre blanc, calme, attachant, aimant les caresses, toujours prêt à accueillir l'autre. Et il en va ainsi dans ton cœur". 

"Mais grand père, à la fin, quel est celui qui gagne ?"

"C'est celui que tu nourris mon enfant".

Source : Combattre l'hyperviolence, Jean-Marie PETITCLERC