La vive flamme d'amour, Saint Jean de la Croix

Jean de la Croix

Jean de la Croix est un homme de l'exigence. Son besoin constant de perfection - au sens d'accomplissement et non d'excellence - a mené toute sa vie.

Il a été homme d'action et homme de contemplation, avec la même ténacité : il a été réformateur du Carmel, et il a été l'écrivain mystique le plus accompli du XVIème siècle.

Pourtant, la vie intérieure n'allait pas de pair avec celle de fondateur et d'homme d'action... La maladie, la séquestration de ses propres frères, auraient pu gêner ou annuler sa recherche impétueuse de l'union à Dieu.

Un poème

La vive flamme d'amour est le commentaire d'un poème. Commentaire qui n'a rien de littéraire : à la fois prière ardente, témoignage enflammé et traité pédagogique, à la fois exhortation et testament, à la fois lyrique et familier, il peut dérouter. Car il s'agit d'une œuvre intime.

La vive flamme d'amour est sans doute l'œuvre où Jean de la Croix, de façon spontanée, a mis le plus de lui-même, de ses convictions, de ses souffrances, de ses refus, de ses joies : de son expérience de Dieu, des hommes et des âmes.

Il ne faut pas s'étonner que Dieu accorde des grâces si élevées, si sublimes et si extraordinaires à des âmes qu'il veut combler de désirs. Car, lorsque nous considérons qu'il est Dieu et qu'il les accorde en tant que Dieu, avec un amour infini et une bonté sans borne, nous n'y trouverons rien de déraisonnable.

Il a dit : "Si quelqu'un m'aime, le Père, le Fils et le Saint Esprit viendront en lui et y établiront leur demeure".

L'Amour

Les strophes parlent d'un amour noble et perfectionné dans un état de transformation. Cet état de transformation en Dieu ne peut être dépassé, mais cet état peut, avec le temps et avec la pratique des vertus se perfectionner et s'enraciner beaucoup plus dans l'Amour. 

Voye ce qui arrive quand le feu a pénétré le bois : il le transforme en lui-même et se l'unit ; puis si ce feu devient plus intense et qu'il continue, il rend ce bois plus incandescent et pus enflammé, jusqu'à ce qu'enfin ce bois, devenu feu à son tour, lance des étincelles et des flammes. 

L'âme donne à entendre qu'elle est déjà, dans ce degré de transformation, tout embrasée ; elle est déjà si transformée et si ennoblie intérieurement dans le feu d'amour que non seulement elle est unie à ce feu, mais que de plus elle lance elle même de vives flammes. 

Texte

Ô vive flamme d'amour,
Qui frappez délicatement
Le plus profond centre de mon âme,
Puisque vous ne m'êtes plus fâcheuse,
Achevez, s'il vous plaît, votre ouvrage ;
Rompez le voile de cette douce rencontre.


Ô cautère agréable !
Ô délicieuse plaie !
Ô main douce ! ô délicat attouchement !
Qui a le goût de la vie éternelle,
Qui paie toutes mes dettes !
En faisant mourir, vous avez changé la mort en la vie.


Ô flambeau de feu !
Dont les splendeurs
Éclairant les profondes cavernes
Du sens obscurci et aveuglé,
Dans ses excellences extraordinaires,
Donnent tout ensemble de la chaleur et de la lumière à son bien-aimé.


Avec combien de douceur et d'amour
Vous éveillez-vous dans mon sein
Où vous demeurez seul en secret !
Dans votre douce aspiration,
Pleine de biens et de gloire,
Que vous m'enflammez agréablement de votre amour !

1ère strophe

Ô vive flamme d'amour,
Qui frappez délicatement
Le plus profond centre de mon âme,
Puisque vous ne m'êtes plus fâcheuse,
Achevez, s'il vous plaît, votre ouvrage ;
Rompez le voile de cette douce rencontre. 

L'âme se voit tout embrasée d'amour par cette union divine où elle est parvenue. 

Dès lors qu'elle a été transformée en Dieu avec une force si extraordinaire, qu'elle est devenue sa propriété d'une façon si profonde, qu'elle est si richement parée de dons et de vertus, il lui semble qu'elle est tellement proche de la béatitude qu'elle n'en est plus séparée que par une toile légère et délicate. 

Elle voit cette flamme délicate d'amour dont elle brûle la glorifier pour ainsi dire d'une manière suave et forte ; chaque fois qu'elle en est absorbée et investie, il lui semble qu'elle va lui ouvrir la porte de la gloire et de la vie éternelle en brisant la toile de cette vie mortelle. 

O vive flamme d'amour !

L'âme voulant exalter ses sentiments et son estime pour les faveurs dont elle parle se sert dans chacune des quatre strophes des exclamations "O" et "Combien" qui signifient toute l'ardeur de son amour. 

Cette flamme d'amour est l'esprit de son Epoux, c'est à dire l'Esprit Saint. Elle le sent en elle même comme un feu qui, non seulement la consume et la transforme en un suave amour, mais qui, de plus, brûle en elle, et lance des flammes. L'âme produit des actes intérieurs qui jettent des flammes et sont tout brûlants d'amour ; la volonté  s'y unissant aime d'une manière très élevée, parce qu'elle est transformée en amour avec cette flamme. 

Voilà pourquoi ses actes d'amour sont du plus haut prix. Un seul d'entre eux a plus de mérite et de valeur que tout ce qu'elle a pu faire de plus grand dans toute sa vie avant sa transformation. 

Lorsque l'âme est en cet état, elle ne peut produire des actes par elle même : c'est l'Esprit Saint qui les produit tous ou qui les porte à les produire. Dès lors qu'elle est divinisée et mue par Dieu, tous ses actes sont divins. Chaque fois que cette flamme s'élance et provoque en elle un amour plein de suavité et de force divine, il lui semble qu'on lui donne de goûter la vie éternelle, car elle est élevée à agir comme Dieu et en Dieu. 

Source : Jean-Pie LAPIERRE